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Il y a longtemps que j’aurais du commencer à comprendre, à briser ce silence qui m’accompagne et dans lequel depuis quelques temps je me love, me retrouve. Il y a longtemps oui que j’aurais dû commencer à trier les photographies, les lettres, les souvenirs qui jalonnent mon chemin, m’entourent de leurs couleurs sépia, noires et blanches, leurs contours incertains. Revoir cette écriture tremblante sur une feuille quadrillée, retrouver ce sourire qui accompagnait ce visage, me rappeler de ces yeux bleus, ces doigts d’ouvrier, ces mains calleuses, ce baiser déposé sur mon front parce dire je t’aime était compliqué, cette histoire racontée le soir comme on narre un conte, cet accent au goût slave, ces mots incompréhensibles, étranges, prononcés avec joie et mélancolie, ces parties de rigolades la nuit face à plafond lézardé. 

Appartenir à une branche. Appartenir à un arbre. Est-il un saule protecteur, un chêne fragile et solide, un érable des forêts perdues du fin fond d’un pays inconnu, un cerisier aux fruits juteux ? Que peut-on dire, raconter à une enfant lorsque l’on vient d’un pays étranger, lorsque l’on a traversé des chemins détournés, des sentiers de longues randonnées, des pays transverses, des frontières éclatées ? Que peut-on dire lorsque pour vivre, on a dû apprendre à survivre, à aller au-delà de ce que l’on connaissait, à oser l’improbable, abandonner ses terres, ses connaissances, ses croyances, à trouver des alliés ennemis, des ennemis alliés, des amis, des amours, son amour et construire sa vie ?
Comment comprendre que tant d’histoires accompagnent ma vie, que tant de chemins ont été parcourus par-delà des frontières d’une Europe aujourd’hui disparue. Comment comprendre que tant de visages ressurgissent, me portent, me transportent et m’éveillent, me soutiennent, m’apportent leur douceur, leur regard et le bonheur de cheminer dans ce monde.

Je suis issue d’un melting-pot, de toute cette richesse, de ces couleurs, silences, exils. Je viens de loin. Je viens de près. Je viens d’un monde qui s’étale sur des milliers de kilomètres, commence au pied de l’Oural, passe par un Empire qui n’existe plus, traverse les forêts germaniques, le pays wallon, la Petite Suisse Luxembourgeoise pour arriver au cœur du Centre de la France, en passant par La Lorraine, ce pays minier où la sidérurgie a fait de ces gueules noires, de magnifiques héros chers à mon cœur.
Je viens de là, je viens d’eux. Je suis issue de leurs couleurs de peau, de leurs couleurs d’âme, de leur force  terrienne, de leur sensibilité d’exilés, de leur croyance en un possible, en la solidarité, l’amour des autres, de l’autre, de leurs gestes, de leurs souffrances, de leurs rires.
Je suis moi parmi eux ; ils m’habitent et j’aime les appeler, tenir allumer cette allumette qui éclaire les silences, resplendit les lumières, illumine les visages et les beautés de la vie.
Je vis, je respire leurs histoires, leurs parcours. Ils sont mes béquilles lorsque mes genoux vacillent, ma mémoire flanche.  

Ils sont là, multiples. Ils sont eux, je suis moi. Moi, simplement mais tellement riche d’eux. Ils sont ceux qui m’accompagnent. Ils sont mes aux-revoirs, mes saluts de la main, mes bises matinales, mes sourires généreux, mes souvenirs d’enfance, mes racines aux parfums cosmopolites, ces plaisirs si simples. Ils sont ma généalogie, mon trésor de terre, ma richesse de cœur.  

Eux qui jalonnent cet album que je feuillette un après midi d’octobre froid et brumeux.

 

(Écrit à la suite d’une lecture qui m’a emmenée sur mes propres chemins, mes sentiers incertains, mes repères joyeux, mes contours géographiques, mes rivières lumineuses, ma vie – Appartenir de Séverine Werba)

 

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