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« Je témoigne d’un non-témoignage, je témoigne d’un silence, d’un trou laissé par la souffrance. Je témoigne d’une amputation. Je n’ai rien vu de mes yeux. Je n’ai pas de souvenirs, je n’ai pas connu ceux qui sont morts et pourtant ils m’importent. Et pourtant je les cherche. »

J’aimerai vous parler de ce roman de Severine Werba. J’aimerai vous décrire les mots que j’ai lu et dans lesquels j’ai laissé mes souvenirs, mes paroles, mes silences faire leur chemin. J’aimerai vous en parler mais je ne sais pas si je pourrai.
Des romans comme en a écrit cette auteure, nous en avons déjà lu, déjà découvert… L’histoire familiale qui nous reconstruit, nous fait renaitre, sujet mûrement écrit et décomposé. Mais une écriture, une mise en tripes comme Séverine Werba l’a fait, peu s’y sont osés, réussis. Peu oui m’ont autant bousculé, rappelé mes propres racines, mes propres souvenirs. Peu m’ont donné envie de revenir ausculter mes terres, mon appartenance. Peu m’ont fait l’effet de me lire, de lire ce qui me compose, me fait avancer.

Comment ne pas être prise à la gorge par cette amputation de soi, ces silences qui ont été transmis par ceux qui nous ont appris à marcher. Comment ne pas voir, comprendre que derrière ces sourires, ces rires se dressaient un vide, une souffrance, une bibliothèque de mots qui ne peuvent pas se dire, se livrer. Comment ne pas comprendre que ce qui nous fait, nous donne la liberté de vivre, est construit sur des fosses, des murs lézardés, des camps, des baraquements où la mort a été plus forte que la vie, des rues désertes où personne ne veut parler de ces drames passés. Comment ne pas comprendre que derrière l’exil, il y a cette volonté de vivre parce que rien n’est plus beau que la vie et qu’il nous faut affronter notre passé pour exister nous aussi.

Tout commence à la disparation de Boris appelé Babar, le grand père de Séverine Werba. Tout commence ce jour de deuil où l’histoire familiale ressurgit de sa chape silencieuse. Tout commence là au 30 rue Léningrad à Paris, près de la place Clichy, « austère quartier de l’Europe ». L’auteur y a vécu une partie de son enfance à la séparation de ces parents. Ce grand appartement, elle le connait par cœur. Elle y a laissé ses souvenirs, a fouillé les moindres recoins, des placards, des tiroirs, des boites. Elle y a redécouvert cette langue, ces caractères hébraïques, ces journaux jaunissant sur les étagères. Elle a retrouvé les robes de satin de sa grand-mère décédée depuis longtemps, les escarpins presque neufs mais toujours là malgré les années. Elle s’est rappelée le goût du pain azyme, du goûter Nesquick/Vache qui rit, le hareng aux rondelles de carottes et d‘oignons, les ribambelles d’objets inutiles, comme un entassement impossible à se débarrasser...

Et puis ce silence comme une chape de plomb, comme ce quelque chose qui n’a jamais été dit, évoqué, parlé. Ce silence qui déclenche une quête originelle de Severine Werba, une quête qui la mènera des fiches de bibliothèques, au camp de Beaune la Rolande, aux rues désertes et si lourdement chargées d’histoire d’une Ukraine qui se garde de fouiller ses pans sombres et meurtriers.

Severine Werba fouillera son histoire, à la recherche de fantômes si présents en elle, comme un trésor enfoui qu’il lui faut déterrer pour renaitre. Elle y trouvera ses aïeuls, ceux qui ont fui les terres de l’Est de l’Europe à une époque obscure et propice aux génocides. Mais surtout elle apprendra à connaitre celles qui sont son fil d’Ariane, Rose et Lena. Une mère et son enfant, la sœur de son grand père. Une photo jaunie d’une femme et d’une fillette de deux ans. C’est par elles, qu’elle apprendra l’Histoire avec un grand H, l’histoire que l’on tait, que l’on découvre le souffle court, le regard oppressé, le cœur au bord des larmes.

D’une écriture tout en retenue, en délicatesse, dense et à la fois d’une grande force, tension, Séverine Werba nous emmène dans sa quête. Les allers-retours entre une époque noire et notre monde actuel font de ce roman sa modernité, sa puissance.
On découvre interdite comme l’auteure, l’horreur encore une fois mais en aucun cas les scènes décrites nous poussent aux sentiments de haine ou de révolte. Il y a une vraie puissance, une quête absolue à réinvestir la vie, retrouver son passé pour mieux poursuivre, aimer la liberté. Une vraie maitrise, un vrai souffle qui nous oblige à regarder nos propres miroirs, à réfléchir sur celles et ceux qui nous ont mené sur nos chemins, montré la vie, appris à respirer par tous les pores de notre peau, à traverser les frontières et à déguster sur une tranche de pain beurré du chocolat en copeaux.

« J‘écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie » - Georges Perec – W ou le Souvenir d’enfance.

Un vrai coup de cœur. Mon coup de cœur de ces 68 premiers romans de la rentrée littéraire 2015. (à lire chez Charlotte, Eimelle, Mirontaine, Lyvann, Sandy, Nicole...) et un excellent souvenir-rencontre lors de mon passage à Nancy aux livres sur la place.

 

Appartenir
Séverine Werba
Fayard

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