La_vie_des_gens_m

 

«  Christine  

 

Pourquoi je n’arrive pas à parler de ma vie ?
C’est Myriam, une collègue qui m’en faisait la remarque.
Chaque fois qu’on me pose une question, j’en pose une autre. Chaque fois qu’on s’intéresse à moi, je dévie, je dérive, je parle d’autre chose. C’est vrai. 

Elle n’a pas tort, Myriam, quand elle me parle des cordonniers les plus mal chaussés. J’ai choisi le métier d’assistante sociale il y a bientôt vingt-cinq ans. C’était une évidence pour moi : m’occuper des autres. Je ne savais pas dans quoi je me lançais ! Dans l’engrenage de la douleur humaine. De la souffrance. Du désespoir.

« J’étais quelqu’un avant », m’a dit un vieux monsieur qui avait passé la nuit dehors. Plus de famille, plus d’argent, plus de maison bien sûr. J’étais quelqu’un, madame, j’ai même fait partie du conseil municipal. » Je lui offrais un café, il m’a demandé si j’avais du cognac. Il m’a parlé de ses trois filles qui ne voulaient plus le voir. Il m’a dit que je lui faisais penser à sa dernière qui habite au Canada. Il m’a dit qu’il n’avait jamais vu ses petits-enfants. Il s’est mis à éclater en sanglots. J’ai regretté de ne pas avoir de cognac. 

Qu’est-ce-que je peux faire ? Je ne peux pas toute seule répondre à la détresse du monde. Quand je lui ai demandé de remplir un formulaire – j’étais obligée, il faut bien observer les consignes -, il m’a traitée de salope, de connasse, de putain. Le directeur est intervenu.
Quand je suis rentrée chez moi, j’ai arrosé les fleurs sur la terrasse. Mes larmes ont coulé toutes seules. »

 

Quand la magie opére et va au delà des mots. 15 portraits de gens qui nous font passer du rire aux larmes, de la douceur à la tendresse, de la beauté à la délicatesse. 15 portraits d’une banlieue parisienne humanisée, importante, capitale. 15 portraits, un poète et un illustrateur. 15 portraits pour dire la vie dans son plus simple appareil, la beauté du quotidien, des petits riens et des grands gestes. 

 

 « Antoine

 

Qu'est ce ça peut vous faire ? Je vous pose la question.
En quoi ça vous concerne ? Je suis coiffeur. Et alors ?
J'ai toujours voul
u être coiffeur. J'ai commencé le métier à treize ans, arpette chez les soeurs Carita, puis chez Alexandre, le prince de la coiffure. J'en ai connu du monde : Chevalier, Brialy, Line Renaud...
Et l'autre, là, comment il s'appelait, le gros, pas facile, qui commentait les courses et les enterrements ? Zitrone c'est ça.

J'avais à peine huit ans que ma chambre était mon premier salon.
A l'époque je coiffais les baigneurs, les poupées de ma soeur. J'ai même fait une teinture (reflets blond vénitien) à un nounours offert par mon parrain. J'avais emprunté le Régécolor de ma mère. Vous auriez vu le tableau ! Heureusement, je me suis amélioré depuis. En soixante année de coiffure, j'ai eu le temps de me perfectionner ! Remarquez, j'en ai toujours des vieux nounours qui viennent se faire coiffer chez moi. Lucien, tous les vendredis soir. Avant de passer les week ends chez sa chérie, une prénommée Yvette qui habite Chartres. Robert, qui a une belle nature de cheveux mais un sale caractère. Paulette aussi, qui vient de se faire belle chaque fois qu'elle part en voyage. Et puis André, qui vient toujours au moment de l'apéro. Ca nous permet de parler vélo. Je vous vois venir : un coiffeur qui parle de pédalier et de danseuse et de petite reine... Si vous croyez que c'est la première fois que je les vois, vos petits sourires aux sous-entendus crapoteux. Si je n'avais pas fait coiffeur, tiens, j'aurais aimé être photographe. Me balader, les yeux en bandoulière. faire mon Doisneau dans les rues de Paris.

C'est ça : pour renouveler les clichés.»

 

Un petit recueil où la musique des mots accompagne la lecture, où la voix de François Morel se glisse dans nos oreilles avec toute la délicatesse que seul l'homme sait faire. On y reconnait nos voisins, nos amis, nous-même. C'est subtile, beau, tendre, mélodieux, magnifiquement simple et beau. C'est Morel, c'est Jarrie et ses gouaches simplistes et c'est nous. 15 portraits où la vie coule. 15 portraits où les mots nous habillent jusqu'au coeur.

 

La vie des gens
François Morel, Martin Jarrie
Les fourmis rouges

 

 

87219372