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« L’attente. Les pas légers. Puis les heures qui coulent fraîches comme un ruisseau entre les herbes sur des cailloux blancs. Les sourires et les mots sans importance qui ont tellement d’importance. On écoute la musique du cœur : c’est joli pour qui sait entendre. 
Bien sûr on veut beaucoup de choses. On veut cueillir tous les fruits et toutes les fleurs. On veut respirer toutes les prairies. On joue. Est-ce jouer ? On ne sait jamais où le jeu commence ni où il finit, mais on sait bien que l’on est tendre. Et l’on est heureux. » 

Compliqué de vous parler d’un livre écrit par un maitre de la littérature française, le père du Petit Prince, celui par qui tout est arrivé, celui qui m’a offert les codes, les clés d’aimer lire, d’aimer les livres, de poursuivre mes rêves, mes itinérances philosophiques, curieuse, à jamais en appétit de beauté des beaux mots.  

Difficile de vous parler de ce maître qui aimait les hommes plus que tout, ces terres à jamais inexplorées, inexploitées, ces vols de nuit, ces cœurs de femmes et d’enfants qui battaient sous le coup des obus tombant à leurs portes.
Difficile car tellement humain, intemporel, connu, reconnu et à jamais découvert, redécouvert.
Difficile car tout est là. Tout. La vie, la poésie, les déserts, l’errance, la solitude, la fulgurance de l’homme, la richesse d’une terre piétinée, l’enfance qui sème à tout va l’amour dans le cœur des adultes, la mort, la mélancolie, la tendresse, l’humanité, l’humaniste, la solitude, la tristesse, la joie, les rires.

Tout oui. Et surtout l’amour. Oui l’amour. 

« L’amour est avant tout audience dans le silence. 
Aimer c’est contempler. »
(Citadelle)

 

« Lettres à une inconnue »… Je l’ai découvert en mars 2013, au Salon du Livres de Paris. Drôle d’endroit pour une rencontre n’est ce pas ! Pas la plus romantique ou silencieuse. Pas la plus discrète ni la plus intime. Mais ce salon fut celui de la naissance du blog, de ma rencontre avec une facétieuse et une insatiable. Il fut un salon fait avec une amie d’épaule, une amie de cœur, une qui m’a sortie ce livre de l’étagère dans lequel il se cachait et me l’a tendue en me faisant un clin d’œil. Rien de plus.
 « Lettres à une inconnue »… un manuscrit. Une lettre, des lettres d’amour à une inconnue croisée furtivement dans un train qui relie Oran à Alger. Le chant du Sud, l’ode à la beauté d’une femme d’un jour, celle qui laisse un parfum, une odeur à jamais. Cette rencontre amoureuse sera sa dernière, la dernière avant sa disparation, avant sa mort à bord de son avion en pleine mer Méditerranéenne (et me viens cette question en écrivant ce billet : raconte-t-il du fond des eaux, l’histoire du Petit Prince à tous ceux qui se sont échoués, perdus en pleine mer ? Raconte-t-il qu’en chacun de nous il y a une rose, un renard, un serpent, des étoiles ou encore un homme réverbère, un prince aux cheveux blonds au grand cœur ? Leurs dessine-t-il des moutons ?).
De cette rencontre à jamais retrouvée (la belle étant mariée), il fut retrouvé des lettres que j’ai pu voir l’an passé aux Musées des Manuscrits de Paris lors de l’exposition des correspondances amoureuses. Et ce fut un instant d’émotions, un instant où mon sourire se glissa sur mes lèvres, un instant comme une deuxième rencontre, un doux rendez-vous entre St Exupéry et moi.

Alors un an après, j’ai ressorti une nouvelle fois, le manuscrit. Les lettres étaient posées à côté du Petit Prince comme une continuité entre un petit être au regard et questions si profondes, généreux et bon et celui des lettres qui font de lui un enfant blessé, en colère contre celle qui l’ignore, ne lui donne aucune nouvelle alors qu’il lui écrit, lui donne son amitié, son amour.

« Petite fille, j’ai essayé de vous téléphoner […]. Je vous ai aussi envoyé un mot de quatre lignes mais vous n’avez pas accusé le coup. C’est pourquoi, petite fille invisible, je me suis inventé la petite fille ci-joint dont je vais me faire une amie, comme du Petit Prince, et dont je vais raconter l’histoire. […] Elle est toute mélancolique parce qu’elle ne sait pas encore que je suis pour elle un grand ami, mais je crois que sur un de mes prochains dessins elle va sourire. » 

Et sous les traits de l’enfant aux cheveux blonds, Antoine de St Exupéry compose ses plus belles lettres d’amour, dessine à celle qui n’a pas de nom, une petite fille qui l’a émue,  une femme qu’il a aimé, une histoire où le Petit Prince dit son au-revoir à l’enfance, aux contes de fées

« Les contes de fées c’est comme ça. Un matin on se réveille. On dit : «  ce n’était qu’un conte de fées … ». On sourit de soi. Mais au fond on ne sourit guère. On sait bien que les contes de fées c’est la seule vérité de la vie. » 

Mais St Exupéry demeure ce poète, cet homme qui aime l’amour sous toutes ces formes, l’amour de la vie, l’amour de la rose qui pique, du renard qui devient ami. Il écrit son dernier amour, ses dernières lettres et se rappelle qu’« on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ». 

« Je ne veux plus me brouiller avec toi. Tant pis pour moi si je suis parfois un peu triste. Tu as raison sur tant de choses, je te ferais sans doute plus de mal que de bien. Sans doute, non, mais peut-être. Alors j’ai pris de grandes résolutions et tu peux me revoir. Je suis ton ami.
Bien sûr, mes résolutions, le moindre printemps les ferait fléchir mais tant pis s’il n’est point de printemps. » 

 

Lettres à l’inconnue
Antoine de St Exupéry
Gallimard - collection Blanche

 

 

st exupery