une vie entière

« D’après son extrait de naissance, qui selon lui, ne valait même pas l’encre de son tampon, Egger atteignit l’âge de soixante-dix-neuf ans. Il avait tenu plus longtemps qu’il l’eut jamais cru possible, et somme toute, s’estimait satisfait. Il avait survécu à son enfance, à une avalanche et à la guerre. Il n’avait jamais rechigné à la tâche, avait percé un nombre incalculable de trous dans le rocher et abattu probablement assez d’arbres pour entretenir un hiver entier le feu des poêles de toute une bourgade. Il avait suspendu sa vie à un fil entre ciel et terre plus souvent qu’à son tour et, en ses dernières années de guide de montagne, il en avait plus appris sur les gens qu’il ne pouvait comprendre. Autant qu’il sût, il n’avait pas commis de forfaits notables et n’avait jamais succombé aux tentations de ce monde […]. Il avait aimé. Et il avait pressenti où l’amour pouvait mener. […] »

 

Andreas Egger a connu la soue à cochons, les étables où les veaux morts naissaient des génisses agonisantes. Orphelin d’une mère qui a fauté, recueilli à quatre ans par une brute épaisse qui le rend infirme (mais au début du 20ème siècle, les campagnes reflétaient cette odeur d’humanisme de poudre et de sueur), Egger a grandit dans la brutalité jusqu’à ce jour où ses dix huit ans lui ont donné la possibilité de devenir lui, un homme libre.
Un homme qui pour subvenir à ces maigres besoin, se met au service des autres.
La terre, les rochers de hautes montagnes, les alpages, les murets, la faux, le marteau, les champs… rien ne lui fait peur. Il a la chance d’être vigoureux et malgré sa patte qui traîne d’une demi-seconde derrière l’autre.
Egger de son tempérament calme et simple à gravir les sentiers, respire l’air, pose ses pieds doucement sur les pierres, les rochers, à tend l’oreille pour capter le chant des choucas, regarde les chamois s’ébattre dans la nature alpestre.

Jusqu’à ces trente cinq ans, rien ne le trouble. Quand jun jour, un corsage effleure son bras.
Marie, servante dans une auberge du bourg où il est venu faire une halte, boire un verre de shnaps et cherché de l’aide pour sauver la vie d’un villageois qu’il a porté, agonisant sur son dos pendant plus de trois kilomètre sur un chemin enneigé de haute montagne.  Marie et sa façon de le regader, de l'écouter lui dire ces mots qui n'ont jamais dépassé sa pensée.

Andreas Egger. Un homme. Tout simplement.
Juste un homme.
Un paysan des montagnes autrichiennes.

 

Un homme qui connaitra les avalanches qui emporteront Marie loin de lui, le travail dans les conditions extrêmes, la camaraderie et ceux qui meurent  au creux d’un rocher dynamité pour permettre à l’électricité d’arriver dans la vallée, donner de la hauteur aux premiers touristes d’hiver de grimper à bord de téléphériques encore brinquebalants.
Un homme dans la guerre, la grande, la saloperie de guerre. Le haut pays enterre ses géraniums et plante les croix gammées dans les socles. Andreas Egger découvre les montagnes du Caucase et les dures conditions des camps de Sibérie.  Un homme qui revient dans une vallée, des montagnes qu'il ne reconnait plus. Une vie moderne hors de son regard, sa nature.

Comment vous parler d’un livre où sa seule force réside dans la simplicité et la sobriété même du récit. Un vrai petit chef d’œuvre digne d’un grand classique de la littérature germanophone. Un ouvrage où une vie entière est retracée à hauteur d’un homme simple,  ni bon, ni mauvais, juste un homme qui ne doit sa vie qu’à la force de sa carrure, la puissance de ses mains, son travail, sa sobriété et son amour pour une seule femme.  

Un homme qui a traversé son pays, un pan de son histoire, sur une jambe valide et une autre boiteuse. Un homme qui ne rêve que de montagnes, d’altitude, là où l’air permet au souffle de s’apaiser, de respirer, d’enlever toutes les humeurs noires qui entrave sa liberté.

D’une écriture où la puissance d’un romantisme allemand nous effleure, où le naturalisme jette des pans de montagne d’une merveille à lire. Une écriture toute en retenue, en économie de mots comme ces taiseux qui ne disent rien d’inutile. Un roman où la force visuelle vient contrebalancer la force de notre héros malgré lui, de notre homme simple. Un roman où la vie se rythme, calque au bruit et cours de la vie. Sans tralala, sans chimère.  Une vie rude en somme, une vie ordinaire pour un homme ordinaire. Un homme bouleversant par le choix qu’il fait de toujours devoir avancer et cela malgré les avalanches, le froid, les pierres, le gel, sa jambe, la douleur, la mort, la solitude. Toujours avancer pour apprécier encore plus la vie à l’état simple. 

Un magnifique ouvrage. De la très belle littérature comme il en existe peu à l’heure actuelle. Une vie entière et un auteur, Robert Seethaler, à suivre de près. Et comme d'habitude, un très bel roman edité par Sabine Wespieser qui a le don de m'entrainer dans de très très belle lecture à chaque fois. 

Merci à Marilyne et à la librairie La vie devant soi de m'avoir menée sur ces chemins.

 

«  Les cicatrices sont comme les années, se disait-il, elles s'accumulent petit à petit, et tout ça finit par faire un être humain. »

 

Une vie entière
Robert Seethaler
Sabine Wespieser Editeur

 

IMG_0192