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« L’homme qu’est son fils aujourd’hui a touché la la mort au fond de lui. Maintenant elle peut laisser tomber tous les masques qu’elle a portés pour rassurer. Il connait la seule vérité : le pouvoir des mères est dérisoire devant la mort.
C’est le temps du pas hésitant. Le seul vrai. Celui d’un être humain vers un autre. Pourtant c’est bien la mère et c’est bien le fils. Dans ce pas hésitant il y a une défaite et un soulagement. Irène pense Enfin. Elle avance à découvert.

Sous tous les gestes de mère il y a un soupir. Toujours. Et personne pour l’entendre. Pas même celle qui soupire. Les mères prennent tellement l’habitude de faire et faire encore qu’elles ne savent plus elles-mêmes le soupir suspendu dans leur cœur.
Il faut du temps vide pour en prendre conscience. »

 

Cela fait bientôt trois semaines que j’ai terminé ce livre. Par habitude, mes mots s’écrivent assez rapidement, l’envie de partager me gagne, le besoin de parler de ma lecture me procure cette singulière émotion d’habiter la page blanche. Mais là, depuis la fin de ce roman, je n’arrive pas à trouver les phrases, la puissance évocatrice, la poignante envie.
Je me sens comme ces personnages découverts, mise à nue, dans la reconstruction cœur par cœur de cette part qui m’habite intimement et que je n’ose effleurer. Je me sens comme otage de moi-même, dans mon silence, mes cris, mes besoins de m’éloigner, de sentir l’air sous mes pieds, de voler. Drôle de photographie vue d’un ciel qui parvient à s’illuminer, drôle de lecture comme une quête de sortir d’un monde qui m’isole, m’enferme dans un corps, une structure, un lieu qui m’éloigne d’un apaisement, d’une reconstruction.  

Je pourrais bien sûr vous parler de ce roman « otage intime » de Jeanne Benameur, mais je ne me sens pas le droit. Comme suspendue encore dans les mots, entre les pages, comme une quête sur des chemins de l’enfance, de l’adulte, dans des ruelles d’une ville en guerre, des sentiers aux parfums délicats où l’herbe nous tend son lit verdoyant, le ruisseau nous enveloppe d’une onde fraiche, le ciel nous protège des vols des corbeaux ennemis.
Je ne sais que vous dire, perdue dans cette envie de vie, de poursuivre à croire en l’autre, à ne pas trouver sa route car se perdre est peut-être la plus belle façon de se retrouver.

Etre libre, dans la vérité de s’atteindre, de devenir soi. Etre libre pour en finir d’être otage de sa propre vie, de sa propre identité. Etre libre  pour être soi. Intimement.  

« Otage intime » quand on part loin de ses terres et que l’on devient réellement otage, otage dans un pays en guerre, otage et monnaie d’échange d’une vie qui ne tient qu’à un fil de ce que l’on croit. Otage de quelque chose qui nous échappe, d’un autre, d’autres, de la violence qui nous entoure, de ce que l’on voit. Otage de guerre  parce que l’on raconte en tant que photographe de guerre, quelque chose que l’on voit à feu et à sang. Otage pour témoigner de l’ampleur de ceux qui sont au quotidien dans ces rues qui ne portent que le nom, qui se protègent dans des maisons où seul un piano résiste aux bruits des bombes, cherchent à s’échapper comme on cherche à vivre, survivre. Otage de regards croisés qui nous ont fait arrêter pour être capturé et devenir au sens premier otage d’un conflit, otage de guerre. 

« Otage intime » parce que libéré un jour et qu’il reste au fond de soi cette page écrite entre les murs qui nous ont tenu de miroirs pendant ces jours de captivité. Intimement. Etre entravé de liens, les mains libres.  

«Otage intime » libéré mais rempli de cris, de feux, de sangs, de vertiges. Bruits silencieux mais ouragan intérieur. Réapprendre à se tenir droit, à sentir ses jambes, à se grandir et poser pieds après pieds ses pas sur les sentiers de l’enfance, ceux que l’on a partagé avec ses amis, les premiers, ceux qui vous ont tenu la main, aidé à grandir, devenir un homme. Etre là, assis à la table maternelle, se laisser deviner, entrevoir que derrière ce corps, résident des cicatrices insondables. Ne pouvoir les partager mais ressentir sa mère les deviner. Laisser sa main vous caresser les cheveux, le visage, laisser la mère redevenir mère et accepter d’être encore son enfant, comprendre que elle aussi, est otage de son rôle, ce qu’elle a connu, endurer pour vous faire sortir d’un cocon.

« Otage intime » d’être mère toujours. Se plier derrière ce rôle car celle qui est mère est bien plus belle, forte que celle qui est femme. Etre mère, celle qui lui a donné la vie, qui lui redonne, aide à surmonter les peurs, le berce au son d’un piano les notes entendues, apprises dans l’enfance. Etre mère et murmurer l’onde apaisante, la tendre caresse qui protège des ouragans. Etre mère et redevenir cette force sereine, ce courage incroyable. Gestes en silence, les yeux de celle qui nous berce de son sourire et sa beauté. Etre mère, otage d’une vie intimement liée à celle de son enfant.

« Otage intime » et laisser le silence remplacer les cris, accepter les mains de l’ami d’enfance qui façonne le bois comme on façonne les corps. Accepter de raboter, de poncer, de travailler les rayures façonner par cet exil forcé. Accepter que cet ami aux paroles justes vous prêtent ses ailes, qu’il les déploie dans un ciel pour lui aussi ne plus être otage d’une vie qu’il s’est tracé. Voler comme un oiseau et se sentir léger enfin prêt à décider d’autres possibilités.
« Otage intime » lorsque l’on a traversé des conflits  et que l’on accepte de libérer la chape de plomb qui laisse les bourreaux en paix. Traverser les images du chaos et devenir victime de guerre, laisser la parole ne plus se taire, trouver le courage de poser les mots vécus, censurés. Otage et tombé amoureux ne serai-ce qu’un instant, d’une fleur sauvage. Accepter de se mettre à nu pour elle et retrouver le chemin du désir, la vigueur de la vie. Intimement liés, corps à corps.

Otage intime de Jeanne Benameur.  

Le lire, le relire, se plier dans ses mots, sentir la force évocatrice s’emparer de son corps, de son âme. Se sentir libérer, soi. Accepter cette part que l’on tait, cache, libère et entrevoir d’autres vols, sentiers, images.
Ne plus être en guerre contre un monde, contre soi, mais exercer cette liberté retrouvée à devenir elle, soi au quotidien. Mains et cœur libres. Yeux et sourires éclairant cette seule force de croire intimement en soi, en l’autre.  

Otage intime de Jeanne Benameur. Magnifique. Le lire et comprendre que l’on est tous un otage en guerre contre soi et que se libérer, est devenir intimement soi. Renouer avec l’essentiel, avec l’essence même. Ne plus être captif mais libre. 

 

« Qu'est ce que tu ne dis pas, Étienne. Bien sûr je vais venir. J'avais déjà prévu. On va se retrouver comme autrefois, tous les trois. C'est cela que tu veux. Mais aucune enfance ne peut combler. Tu as beau répéter Il y a l'enfance il y a le monde. L'enfance ne nous relie pas quand le lien s'est défait [...]Oh Étienne non l'enfance et le monde ne se rejoignent pas. Et personne n'y peut rien. On peut juste faire en sorte que vivre soit possible. Malgré tout. Avec les mots. C'est pauvre les mots. Mais c'est tout ce qu'on a. » 

« Dormez, dormez encore, c’est juste l’aube, moi je veille. Pour chacun de vous. Pour nos enfances. Pour la part à l’intérieur de nous que nous n’atteignons jamais. Notre part d’otage. »

 

A lire chez Noukette, Jostein, Bricabook… et écouter la chronique de Charlotte sur France Bleu Maine 

 

Otage intime
Jeanne Benameur
Acte Sud

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