9782752909916« Autour d’elle, la plupart du temps, on a feint d’ignorer son chagrin, son isolement après ce deuil et l’arrêt brutal de la relation qui l’emprisonnait corps et âme à cet homme violent qui l’avait si mal aimée. Pourtant, elle le savait par ses lectures, la Comédie Humaine, les comportements des uns, des autres, lorsque l’on est à terre et que l’on a besoin d’un secours ! Personne. On est seul. Nul n’est prêt pour vivre l’isolement. Chacun peut le sentir, fuir alors le frère ou la sœur blessés ; et vite, rejoindre le troupeau aveugle et sourd. » 

C’est l’histoire d’une femme qui, chaque soir, se couche en chien de fusil, rapproche les jambes près de son corps et remonte la couverture sur soi comme pour mieux disparaitre dans la nuit noire, sous sa lucarne étoilée. C’est l’histoire d’une femme qui traverse sa vie, cherche à travers de minuscules prismes, la lumière comme on la cherche à travers un filtre opaque.
C’est l’histoire d’une femme et de sa solitude, une femme seule qui nage des heures durant dans l’océan, traverse la ville de rue en rue, fuit le vide, s’évapore dans le quotidien de sa vie, se raccroche comme elle peut à des bouées, des phares, des mains. 
 
C’est l’histoire d’une femme qui vit d’accidents en rencontres, en rencontres en accidents. C’est une femme et son histoire. Un chemin de vie, une nage incertaine. C’est l’histoire du hasard qui n’en est pas un, l’histoire de rendez-vous, de rencontres, du destin et de la vie qui court, la vie qui pousse toujours à s’ancrer, encrer.
C‘est l’histoire d’une femme blessée, qui se blesse ; une femme recroquevillée, qui se perd. Une femme « escargote » qui attend que la vie l’interpelle. C’est l’histoire de Léna qui rencontre Ben et qui souffre encore plus de l’avoir rencontrée, d’y avoir cru tout en sachant qu’il n’était pas l’homme qu’elle espérait.
C’est l’histoire d’un amour auquel on veut croire encore un peu, auquel on s’accroche car il est un espoir et qui fait souffrir, laisse des traces indélébiles, des cicatrices qui marquent la limite de ce que l’on peut supporter. C’est l’histoire d’une femme qui ne vit pas, d’une femme qui tombe chaque jour un peu plus au bord des grèves, sans oser s’aventurer plus loin que là où elle a pieds.

Une femme esclave d’elle-même, enchainée à sa vie, ses souvenirs, ses colliers de perles portés, ses chaînes en or ou argent, par sa mère comme un talisman pesant, un talisman offert qui la force à aimer que des hommes qui ne font que passer.
Une femme qui vit dans une maison, vieille bâtisse à rénover (métaphore d’elle-même),  aux pieds de Pors-Don, pays où la pluie fine est appelée crachin, où les souvenirs qu’elle avait de ce coin de Bretagne, étaient  des souvenirs de beau temps, de grandes plages, de sable qui brûlait la peau.  
Une femme originaire des Montagnes Noires, ces monts bretons où la lande sauvage recouvre les pierres froides, ces paysages de genêts aux lumières changeantes qui raniment les cœurs transis, gelés. Une femme qui vit « une sorte de coma émotionnel, un cheminement sombre et lent avec de longues pauses silencieuses pendant lesquelles son esprit s’égare. » Une femme immobile, statue, qui va réapprendre à respirer, à croiser d’autres vies, à aimer, à redevenir mouvement, existence.

C’est l’histoire de mots qu’on n’arrive plus à exprimer, de solitudes, de rencontres hasardeuses qui deviennent de précieux rendez-vous, de lignes  de vie, de projets encore hésitants mais qui prennent formes le temps d’une amitié devenue essentielle. C’est l’histoire d’une enveloppe corporelle qui devient corps, qui devient femme, qui redevient celle qu’elle est : Léna. C’est l’histoire d’un séisme lent, long mais qui nous fait rencontrer des personnes qui nous attendent, des personnes sereines, fortes, fragiles, sensibles qui vous ressemblent et vous aident à retrouver le temps nécessaire, le fragile escalier, le fil de la vie.  

C’est l’histoire d’une femme, c’est notre histoire les jours où la paix nous échappe, où le fil sur lequel nous marchons glisse, s’égare. C’est l’histoire de personnes qui réchauffent, qui sont les signes auxquelles nous aimons nous rapprocher, l’histoire du hasard qui n’est que rendez-vous, l’histoire d’une femme qui attend au bord des grèves que le vent souffle et laisse le soleil ravivait la vie, glissait l’espoir dans le corps, et faire des souvenirs les pierres, les phares qui nous aident à vivre et à « ne plus comprendre la douleur qui nous dépasse, de continuer, même seul et parfois dans un profond et terrible silence, d’admettre la loi du monde et d’accepter enfin, l’inéluctable et les illusions. » 

Etrange roman. Etrange confession. Confession d’une femme qui hante sa vie, comme on hante les sentiers, comme on renifle l’air pour ne pas trop le laisser s’infiltrer dans les poumons de peur de trop respirer, trop vivre. Confession d’une femme qui apprend à revivre au bord des grèves et à fouler de ses pieds légers le sable chaud des criques qui bordent les montagnes noires et les landes illuminées.

Mélancolie d’un soir d’hiver où les poumons se gonflent doucement de cet air marin nécessaire et de ces rencontres éphémères et lumineuses qui constituent la beauté de la vie. 

 

« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » (Paul Eluard)

  

Au bord des grèves
Marie Le Gall
Phébus

 

IMG_0207