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« Le garçon s’arrête enfin devant les remparts de Kodhja. Tout son corps résonne de la fatigue d’une longue route. Sa gorge le brûle comme une morsure de serpent. Ses yeux n’en finissent plus de balayer la terre. Il soulève alors le lourd heurtoir de fer et le laisse retomber une première  fois sur la porte imposante… » 

Aux confins de notre planète, existe un monde utopique, un monde où grandir n’est pas possible, un monde où les adultes n’ont pas le droit de citer, où la mort, ses anges et ses enfers attendent sur un banc, perdus dans un dédale de rues. Un monde où seuls les êtres purs, innocents peuvent entrer, devenir habitant de cette cité labyrinthe.

« En suivant cette rue unique, il ne risquait pas de se perdre et trouverait rapidement le Roi pensant de la Cité. Ce Roi. Le seul à pouvoir lui redonner ce qu’il avait étrangement oublié sur ses années de chemin : le goût de son prénom, la place de sa tête sur ses épaules et la bonne direction à prendre pour avancer ». 

Aux confins de notre planète existe une cité appelée Kodhja. Une cité extraordinaire, magique, surnaturelle. Une cité où pour pouvoir accéder à son cœur, il nous faut franchir les diverses étapes, les divers questionnements qui nous poussent à nous demander pourquoi cheminer, pourquoi emprunter ce chemin plutôt qu’un autre, comment grandir, accepter l’inacceptable, braver ses peurs, oser s’aventurer et ne pas se laisser tenter par les chimères et sirènes qui avoisinent notre trajet, entravent nos rêves, nous mettent des bâtons dans les roues,  des gouttes d’eau dans les rouages, côtoyer des pensées, apprendre des autres, de soi, explorer des souvenirs, les collectionner et avancer. Toujours. Coûte que coûte. Devenir Soi. Devenir son propre Roi. 

«  Qu’importe le prénom effrité et des chemins de hasard, le Roi comprendrait sûrement que l’on est parfois trop fragile pour aller au bout d’une rencontre »  

Aux confins de notre planète, existe oui une autre cité. Une cité où il faut accepter d’apporter son caillou à l’édifice, emprunter des chemins labyrinthes, aller du Nord au Sud, de bâbord à tribord, presque tout près, se perdre dans les livres lus, ne plus savoir vers quelle direction avancer, être happé par le vide, faire justice de ses propres démons et faire un choix, celui qui est le sien, le plus juste, traverser les buissons épineux des Chagrins d’Amour, ceux qui dureront toujours, franchir les méandres et grottes aux odeurs nauséabondes où habitent les démons, trouver un jardin d’Eden, un paradis terrestre qui n’est autre que la clé de la demeure d’un roi diable angelot, apprendre à dire non et devenir Soi, un enfant qui accepte de grandir, un adulte qui accepte de porter son poids et perdre son innocence en gardant sa foi.  

Un sublime conte de Thomas Scotto. Une plume sans pareille pour nous emmener à réfléchir sur ce qui nous pousse à avancer, à grandir et à apprendre des divers chemins, personnes que nous rencontrons au cours de notre vie. Un voyage initiatique au cœur de l’enfance et aux prémices de l’adolescence avec cette peur tenace de celle de grandir et d’affronter ses propres démons, ses propres craintes, celle de perdre son enfance. Des phrases qui font mouche, coup de poignard en plein cœur, des questions dédales, un labyrinthe de pensées, celles de notre âme, des certitudes qui volent, des questionnements qui s’ouvrent. Une écriture très onirique, bouleversante, sensible, profonde, philosophique.
Et puis le graphisme de Régis Lejonc. Un coup de cœur. Un monde qui s’étale sous nos yeux, accompagne, épouse parfaitement ce conte, nous perd, nous retrouve. Dédale et rêves, cauchemars et jardins d’Eden. Un style inclassable qui fait référence aux plus grands visionnaires d’Escher à Ulysse, une odyssée visuelle. On virevolte de case en case dans un style graphisme qui nous rappelle les codes de la bande dessinée alors que cet album est qualifié de jeunesse.  

D’ailleurs faut-il classer ce conte, ce livre ? Est-il un album jeunesse, une bande dessinée, un roman initiatique pour adulte perdu… ? Il est tout simplement soi. Un univers à construire où chaque chose que nous faisons est notre pierre de socle, notre vision sur un monde que nous cherchons, un chemin que nous empruntons. Qu’importe si nous nous trompons, l’indépendance de nos rêves est là pour nous rappeler que nous existons.

 

Kodhja
Thomas Scotto et Régis Lejonc
Editions Thierry Magnier

 

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