mur-smurs

« Les femmes elles ne s’évadent pas, sinon, on sait où les retrouver : à la sortie de l’école » - « Si les ouvriers avaient cette carrure, le Medef aurait plus de difficulté. » -  «  Les surveillantes ont été mises en tenues depuis 2005. Avant elles avaient des blouses blanches, mais ça faisait trop centre de soins ! On n’est pas dans les soins mais dans l’écoute. » 

Voilà je m’étais dite Charlie… Je m’étais dite qu’ils nous manquaient les bougres, que leurs crayons étaient restés au fond des tiroirs, à jamais déminés. Je me demandais « Où sont passés les Cabus, Les Charbs, Les Wolinski, les Tignous, Les Honorés... Que sont devenus les poètes des caricatures à poils durs, des mots qui titillent, bousculent notre monde bien conforme à un humanisme sacrifié ».
Je me languissais d’eux, je me désespérais de ne plus les lire de nouveau, de ne plus entendre leurs rires, leurs coups de gueule, leurs désespoirs et leurs beautés.J’avais mal à ma France, j’avais mal à ma démocratie, à mon pays, à mon souffle d’humanisme. J’avais mal de savoir que les vivants souffraient du même mal que moi mais qu’ils continuaient avec courage à se relever. J’avais mal oui de ne plus pouvoir entendre leurs rires moqueurs, tendres. J’avais mal au cœur, au corps. La mort dans l’âme.

Et puis j’ai ouvert la dernière (et dans ce mot je n’ose me dire le poids qu’il porte, tellement il est vrai) bande dessinée de Tignous. Ce livre posthume, ce Murs… Murs, cet ouvrage qui nous relate la vie en prison, l’univers carcéral. J’ai ouvert ces pages et j’ai lu les mots écrits en préface par Christine Taubira, Garde des Sceaux, Ministre de la Justice. J’ai lu ses mots et dès le début, j’ai compris que toutes ces personnes n’étaient mortes que pour celles et ceux qui le voulaient, que pour nous ils étaient toujours là, que leurs souvenirs, leurs rires, leurs coups de gueule, de mots et de crayons étaient toujours imprimés dans nos mémoires, dans nos oreilles, nos yeux.  

Même pas morts. Encore vivants. Plus que jamais. Immortels pour toujours. 

J’ai lu les mots laissés par la gardienne des Sceaux, celle qui possède les clés du pouvoir judiciaire, garante du bon fonctionnement de la justice de notre pays. J’ai lu ces mots laissés en ouverture de Murs… Murs, ce recueil graphique qui nous parle de pénitence, de prisons, de surveillants, de gardiens, de délits, de délinquants, de cellules, de mitons, de lieux fermés, de barreaux, de privations, de liberté, de drogues, d’interdictions, de parloirs, de gens comme vous et moi, de taulards, de grands bandits, de meurtriers, de psys, de directeurs... J’ai lu ces mots. Et j’ai ressenti l’immense joie de savoir que Tignous, ce sale gamin, ce petit teigneux comme l’appelait affectueusement sa grand-mère, était là devant mes yeux, qu’il n’était même pas mort entre ces murs un jour de janvier 2015.  

Tignous, petit teigneux oui. Tu n’as jamais aussi bien porté ce sobriquet que dans cet ouvrage. Il est doux de reconnaitre ta plume, ta maitrise de ce sujet. Il est doux et émouvant de lire combien ce recueil de mots est magnifique à lire, à comprendre, à disséquer. 

« Des détentions arbitraires, y en a. Parce ce que certaines condamnations sont complexes. Ici on fait abstractions des dossiers. On donne sa chance aux détenus mais si la confiance est rompue, là, c’est autre chose. »  

Tignous, j’ose t’écrire que tu m’as chavirée, prise au dépourvue devant la complexité de ce monde carcéral, qu’à toi seul tu as brisé les murs, fais entrer la vie, le souffle de la liberté, de la vérité dans mes propres barrières érigées sur ce que je pensais.
Tu as brisé les barreaux, ouverts les portes des cellules, embaumés les parloirs des gardiens-surveillants de prisons, tu as cassé oui les vitres des images, des idées toutes faites. Tu as mis de l’air dans les cellules, chassés les voleurs à grands coups de feutres de couleurs. Tu as ouvert nos oreilles et nos yeux à toute cette population qui marche entre ses murs : les taulards, leur famille, ceux qui sont seuls, leurs enfants, leurs hommes ou femmes, le personnel médical, enseignant, ceux qui possèdent les clés et même tiens des religieuses pénitentiaires que l’on peut encore trouver dans certaines prisons.
Tu y as décrit la misère palpable, la détresse affective, sexuelle, le manque d’air, la souffrance quotidienne de celles et ceux qui y vivent, la paupérisation.
Tu y as décrit la précarité professionnelle, la force qu’il faut pour ne plus voir derrière ces portes, des assassins, des violeurs, des tueurs, des petites frappes ou de grands délinquants mais des hommes et des femmes qui ont commis une sortie de route judiciaire.  
Tu y as décrit les difficultés, la volonté aussi de vivre encore et toujours plus, de se relever mais de savoir que dehors la société ne fera aucun cadeau.
Tu y as décrit la vie comme jamais on n’a eu besoin de la ressentir. Tu as raconté la dureté à Fleury-Mérogis. Tu as instauré la féminité au centre pénitencier pour femmes à Rennes. Tu as mis de la musique dans l’établissement pénitentiaire pour mineurs de Porcheville. Tu as ouvert la piscine pour la maison d’arrêt de Douai. Et toujours cette écoute, ce profond respect pour l’ensemble de  ceux qui composent, qui règnent dans ces lieux. Toujours ce profond respect de et en la nature humaine. Toi la petite teigne, le petit teigneux.  

Voilà Tignous. J’ai lu ta dernière parution, celle qui fera que tu seras un éternel immortel. Tu me manques quand même cruellement. Tu nous manques sale petite teigne. On t’aime et ton crayon à mine tendre et sincère, tes couleurs de vie sont un poil délavées aujourd’hui, ta palette, de nos larmes colorées, se remplie de ton absence.
Tu nous manques mais comme nous disent tes copains, tes amis de Charlie Hebdo, les vivants, ceux qui restent, ceux qu’nous aimons peut-être encore plus qu’avant : « En réalité, je vous le dis : on va se marrer encore longtemps ensemble ». On va continuer à mordre dans la vie et à aimer pendant encore très longtemps les dormeurs de la rue Nicolas Appert.

On va continuer à vivre. Parce que vivre c’est aimer un pays, aimer ceux qui en font son paysage, sa couleurs, son humanité. Oui, nous allons continuer à brandir nos crayons, à rallumer la flamme de la liberté, à nous tenir chaud, nous éteindre, nous aimer à en rouler des pelles. Oui nous allons vivre pour que toi et tes potes de la rue Nicolas Appert vous poursuivez à nous faire titiller nos méninges, vous continuez à nous rappeler que nul n’est prophète(s) et que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis. Oui nous continuerons pour que la vie soit plus forte que les barreaux dressés.

 

( Ce recueil de vie, nous le devons à l’énergie de Chloé Verlhac, sa compagne, qui a rassemblé tous les dessins, les croquis, les reportages audio faits par Tignous à travers différents centres pénitenciers de France. Nous lui devons de faire de ces hommes et femmes des immortels remplis de tendresse et de vie.)

«  Il fallait que Murs…Murs sorte à tout prix parce que Tignous disait toujours : « il faut que je termine les prisons », donc il fallait que je le finisse pour lui. Il avait découvert l’univers carcéral à l’occasion d’un procès que lui intentait le FN. Il a ensuite couvert le procès Colonna. Il y avait donc une logique à aller ensuite en prison. Il avait une fascination pour les avocats et pour les plaidoiries. Et dans tout ce qui touche à la Justice, il y a des histoires de vies entières, et ça, ça intéressait Tignous. »

 

Murs murs
Tignous

Glénat

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