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« Mon fils part à l’hôpital pour une appendicite. On ne l’opère pas. On multiplie les examens, prise de sang, radios, scanners. Les infirmières et les internes sont prévenants. Trop prévenants. Et fuyants. Qu’est-ce qu’il a ? On ne peut pas vous dire. Ça peut tout être ? Tout quoi ? Tout. »

Ce livre j’ai eu envie de noter tous les passages, de ne pas oublier les cris, les larmes, la colère,  la maladie, l’incompréhension, les peurs, l’entraide, la vie, les désillusions, les espoirs, le cancer, les craintes, l’amour, l’envie de vivre, la ténacité, la confiance, l’abandon, la force, les croyances, la chaleur, la volonté, les rires, le bonheur, la rémission, l’abnégation, la souffrance, les bonheurs. Ce livre j’ai eu envie de ne rien oublier, de réécrire les phrases lues, avide de retrouver ces claques, ce souffle court, cette pression qui ne m’a pas quittée. 
Touché – coulé. Lu en apnée. Les mots calqués sur mon souffle court. La décharge d’adrénaline à chaque page tournée. Comme une petite mort annoncée alors que l’on croyait qu’à un simple accident de parcours. Une claque dès la première phrase, puis une autre. Des gifles comme il arrive que la vie nous rappelle à son présent, sans complaisance, dans la douleur, dans la cruauté froide, dans la beauté de la souffrance. 

 

J’ai eu besoin dès la fin de sa lecture de prendre l’air, de regarder chaque chose qui existait. Intensément. Ne pas/plus ignorer cette force qui nous pousse à avancer. Se relever. Regarder ces cicatrices, ces tatouages qui sont nos marques de guerre. Marcher. Doucement mais marcher sans s’arrêter. Si du moins accepter l’arrêt, accepter que nous ne puissions pas toujours repartir vite, immédiatement, comme avant. Accepter l’inacceptable. Accepter que son enfant soit malade. Pas malade mais MALADE. Faire tout pour lui donner l’envie de ne pas rejoindre le camp, le champ des ombres. Le toucher, être touché. « Touché » de Catherine Leblanc.

                                                                                                               

« Dis maman, dis maman, c’est pas vrai. Tu vois bien que c’est pas vrai. Qu’on a rêvé, qu’on se réveille. Qu’on a eu chaud, que c’est passé tout près, tu vois bien qu’on a eu peur. Dis maman, dis maman. Pourquoi on se réveille dans le cauchemar ? On se rendort, on va oublier, on va revenir une seconde en arrière, là où on a mal fait sûrement. Effacer, tout recommencer. Pourquoi on se réveille dans le cauchemar ? » 

Cet enfant qui voit les matins reculaient, les soirs avançaient ; qui ressent sa vie partir en fumée. La fatigue qui s’est installée. Là présente au quotidien sans relache. Le mal dans le dos, de ventre, la fièvre. Les maux. Mais la jeunesse tient. On recule le rendez vous chez le docteur. Jusqu’au jour où… Le détail qui fauche.
L’hôpital, les Urgences. L’attente, l’inquiétude qui pointe son nez. L’attente encore. Le bal des infirmières et des docteurs. On pense à l’appendicite. L’attente toujours. Le silence, les silences. Puis le verdict : lymphome, ganglions. Cancer du sang,  « Hodgking grave, atypique, stade 4 ». Risque élevé. Six mois à tout casser si aucun traitement. 18 ans. 18 ans ! David !

« Froid terrible. Mots pétrifiés. »

 Son fils, son enfant. Celui que l’on a mis au monde pour qu’il ait 20 ans un jour. « On n’a pas fait un enfant pour qu’il n’ait jamais vingt ans. » Répéter les mots, répéter pour les entendre, comprendre. Les répéter à la famille, aux amis, aux voisins sans jamais pouvoir prononcer le mot, le nom de la maladie. Entendre le téléphone sonner, se raccrocher à la vie pour ne pas tomber. Sombrer. Faire les analyses, prélèvements, biopsies. Attendre dans cette chambre d’hôpital. Lente angoisse qui s’infiltre dans les veines, dans le sang, dans ce sang déjà contaminé.

« Derrière la porte, le roulement d’un chariot, des voix, un silence, des pas. La vie qui bouge à côté de la vie suspendue. Mon fils dort. Et ne souffre pas, à cet instant ne souffre pas. Il respire, aucune ombre sur son front, sa beauté me brise, sa beauté me calme. »

La rage de l’incompréhension, la rage de l’angoisse, de ne pas pouvoir prendre sa maladie et se l’infuser dans ses propres veines, la culpabilité. Faire face au monde médical et aux protocoles mis en place. Attendre toujours. Attendre encore. Refaire d’autres prélèvements, se faire préciser le type de lymphome. Tenter de faire confiance à l’indicible, à l’incompréhensible. Faire les cent pas en attendant les analyses, les disponibilités des médecins. Ressentir sa douleur. Etre mère. Sa mère. K-O debout.
Se faire expliquer les conséquences du traitement. Les nausées sont minimes. Les cheveux tombent. La chance : la coupe « Barthez » est à la mode. Il va mieux. La chimio agit, diminue. Les effets secondaires disparaissent. Le soulagement. On laisse le cathéter, ce tube posé près du cœur.
Continuer à vivre, à travailler, à faire face, tenter, laver, frotter, s’occuper des autres enfants, faire l’amour, se raccrocher, fêter les anniversaires, oublier, un peu, puis non, y repenser sans cesse, parce qu’autour de soi tout y ramène. L’espoir, l’allégement, la vie possible. Tenter.Se raccrocher aux choses simples mais essentielles. Les premiers jours du reste de sa vie. Les derniers jours du reste de sa petite mort.  Résister, barrière indicible du monde des vivants. Attention fragile. Etre fière de son sourire, de leurs sourires. L’intensité. Cicatrisation lente, douloureuse,  comme un tatouage mais cicatrisation.

« Je croyais qu’on serait triste tout le temps. Mais non. La vie est pareille. Presque. Gaie triste. Très forte. »

 « La confiance renait toujours, Indéracinable. Car il est vivant. »

Catherine Leblanc a écrit un récit intense, très intense, où aucun mot ne permet de reprendre son souffle, dans une urgence de la vie, dans une ligne de frôlement avec la mort, celle qui est la plus terrible à côtoyer, celle de l’enfant que l’on a mis au monde. Une écriture qui n’effleure plus mais qui nous prend sans nous laisser de répit. Les yeux s’embuent, les larmes glissent sur le visage car ce que nous lisons, nous le vivons, ou pouvons le vivre. Ce récit devient nous. Il est nous. Gai, triste, fort, invincible, lumineux, plein d’espoir, fort, très fort. Vivant. « A vie, c’est ce qui compte. » 

« Nous sommes plus proches du néant. Et de ceux que nous aimons. Leur vie au delà de nous, leur douceur en nous, leur tremblement. Leur présence absolument unique. Leur présence qui se manifeste, instant après instant. Leur présence qui s’invente, qui surgit. Le monde entier qui bat en eux. Ce qui disparaîtra. Mais qu’on ne peut pas détruire. Ce qu’ils ne gardent pas, ce qu’ils dispersent, ce qu’ils donnent à tous sans le savoir. Leur vie, leur être, leur joie. »

 

Relire le magnifique récit de Silvia Harris.

 

Touché
Catherine Leblanc

L’amourier.

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