Il n’est jamais facile de tout quitter. Il n’est jamais facile de tout laisser, s’en retourner comme on reprend le chemin, la pleine mer.  
Dans cette chambre d’hôtel qui ressemble à l’éternelle vue que je vois de port en port, je te quitte. Tu dors encore. Ne pas faire de bruit. Prendre un dernier cliché de cette nuit passée ensemble et m’engager dans ce long couloir froid, rattraper l’ascenseur et m’engouffrer dans cette frégate qui traverse les océans, passerelle entre les mondes, entre un monde de guerre et un monde qui part la faire. 

On m’appelle le torpilleur. C’est mon surnom. Je torpille, j’exécute les ordres. Je ne laisse aucune autre personne faire cela. C’est mon job comme d’autres sont écrivains, chanteurs, garagistes ou chômeurs. Je suis un soldat de la mer, des océans, un vendeur d’armes, un tueur de rêves.
Je n’ai pas le droit de parler de mes missions. Secret défense. Et puis parler cela n’a jamais été mon fort. Je préfère agir. C’est plus confortable. Mais là ce matin, devant cet horizon, je sens que mes jours sont comptés. Et compter cela n’a jamais été mon fort.
J’ai pourtant plusieurs fois tout quitté : pays, femmes, enfants, parents. J’ai tout abandonné. Djibouti, la Corne d’Afrique, remonter l’Océan Indien direction Singapour ou Taiwan. Naviguer entre les rives du  Canal de Suez ou traverser l’Atlantique pour opérer en toute discrétion près de Cuba. Ne pas s’attacher. Ne pas laisser de liens se créer. Le monde comme terrain de chasse. Patrouilleur, torpilleur. Je suis oui un marin au long cours, un soldat de la mer, un légionnaire des océans. Agent semi secret. 

Secret tu parles… le pays nous a lâchés. Les dirigeants ont cru qu’en nous envoyant aux larges des côtes de ce pays, on réglerait tout d’un coup de canon. Adieu le terrorisme, adieu les héros d’un dieu sans nom. Mais sur place, on ne joue pas à la guerre, on la vit. Entièrement. Sans avoir le droit de jouer à pile ou face, de savoir si ce sera moi qui rira le dernier ou bien celui que j’ai dans mon viseur, le point sur ma cible. 

Mais ce matin, je ne chante plus il était un petit navire. Ce matin je chavire. C10 Touché. C09 coulé. Frégate torpillée.  

Ce matin oui avant que je ne croise ton regard et qu’il me noie de nouveau, je fuis. Je rends les armes. Tu m’as renversé. Echec et mat. Ma ligne de flottaison n’est plus équilibrée. Je coule, je perds pieds, je me noie. Mes yeux sont salés, ma bouche boit la tasse, mon gosier se remplit de larmes. Pour un légionnaire c’est signe de dérive. Je dérive oui, c’est ça. Je vais de rive en rive, de rêve en rêve. Je chaloupe, je culbute, j’ai le mal de terre, le mal de mer. En une permission, quelques nuits passées à quai tu m’as torpillé. Pas le cœur non. Tu as torpillé mes valeurs, remis des croyances en moi. Tu n’as pas cherché à me séduire comme tant de femmes ont voulu le faire, ces sirènes que l’on croise de port en port. Non tu as juste été toi. Et moi, sans bouée, je ne sais pas nager.  

Alors ce matin tu es là. Je te regarde une dernière fois avant de déserter, de partir vers un autre monde, celui qui voudra de moi en tant qu’homme et non plus comme soldat. Je te regarde une dernière fois. Derrière la fenêtre de cette tour de verre, l’océan me nargue. Mais ces lumières ne m’attirent plus. La mer est grise, la frégate est grise, l’horizon est gris. Je déserte oui, je rends les armes. Je ne veux plus jouer au bon petit soldat de plomb. J’aère.
Peut-être comprendras-tu que tu as donné naissance à un homme. Peut-être que grâce à toi, j’entendrai d’autres sirènes que celles des ports et des bateaux. Peut-être que grâce à toi mon regard ciblera autres choses que des points sur une carte.
Je déserte. Je file rejoindre d’autres mers, voguer vers des océans plus calme.  

J’étais un marin. Lost in transit. Je deviens poète. La lumière revient. Sans port fixe. Libre.

 

leilonna

 

Quelques mots pour l'atelier de Leilonna brick à book. J'ai pris le large et je me suis lancée. J'ai mis les écouteurs et j'ai laissé faire les notes, j'ai laissé la musique s'emparer de la page.

 

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Benjamin Clementine - Condolence