1540-1« Qu’est-ce qu’être une femme de trente ans aujourd’hui ? La même chose qu’hier, oui, non, pourquoi ? »[…] « Je n’aime plus rien, plus ce corps, ni ce visage, ni les postures qui en découlent naturellement, ni l’espace que ce corps occupe, ni la salle de bains tout autour de cette occupation maladroite de l’espace » 

C’est quoi avoir 30 ans de nos jours ? Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce le même âge qu’ont vécu nos parents, nos frères, nos sœurs, nos amies ? Est-ce une étape constructive ou un vide désabusé ? Est-ce le bonheur de franchir un cap ou la désillusion de notre société d’enfant gâté ? 

Au lendemain de ses trente ans, Alma, écrivaine nouvelle génération à la plume alerte mais pas encore reconnue (ce qui ne serai tarder vu l’ambition qu’elle projette pour réussir), se réveille les bras bandés et la mémoire courte dans un hôpital psychiatrique, internée pour une raison on ne peut plus obscure. « Je suis à Bellevue, le lieu où l’on se retrouve quand on s’est perdu de vue. »
Que fait-elle dans cette chambre aseptisée, ce lieu où seule est accessible la terrasse qui permet de fumer, les couloirs où des hommes déambulent le regard hagard, où les comprimés sont distribués à heures fixes comme pour mieux plonger les patients dans cet état éthéré, perdu, tombant sans réfléchir dans les méandres de la folie ?
Que s’est-il passé durant ces 48 heures d’avant ? Pourquoi cette tenue blouse modèle unique attachée à l’arrière par des nœuds solides quand traine au fond d’une armoire de l’hôpital de Bellevue,  une robe de mariée, quand comme souvenirs, revenant en mémoire, est une journée-soirée-journée de liquides et de sexes avalés comme on consomme une jouissance inconnue, comme on se brûle la vie à en croiser ses pires démons.
Que s’est-il passé ce 4 juin pour qu’Alma en vienne à se « Couper ce bras, c’était éprouver la solidité de la fenêtre que chacun garde fermée dans sa tête. Une manière de vérifier son étanchéité. De signifier à l’autre côté qu’on peut en soutenir la vue, que l’on n’a pas peur, que l’on reste libre de décider si la vue est belle ou non. Je ne m’étais jamais coupée intentionnellement, c’était venu sans préméditation, sans signe avant-coureur, sans jurisprudence. »

48 heures dans la vie d’Alma comme une cartographie d’une jeunesse gâtée, d’une jeunesse-adulte désœuvrée de vouloir tout et de ne pas pouvoir y arriver. 48 heures dans la vie d’une trentenaire sombrant dans l’angoisse, la névrose, la perte de repère, la folie, jouant avec sa vie comme on joue avec la mort. Deux jours de non-retour.
Un livre sous tension, comme une lente angoisse, une crise qui nous submerge peu à peu, à en perdre la raison nous aussi. Une folie qui nous laisse seule au fond d’une chambre d’un hôtel de luxe, les avant bras tailladés avec une coupe de champagne ébréchée. Une destruction puissante de l’être. Un refus de vivre. 

Claire Barest a écrit un petit bijou, empreinte de notre société, des pertes de repères et de valeurs, de la désillusion des trentenaires, celles et ceux qui rentrent dans ce que nous appelons l’âge adulte, l’âge où les responsabilités se prennent, la dizaine où l’on définit un plan de carrière, où les crocs se rallongent à en rayer le carrelage, où le sexe ne représente qu’une étape parmi tant d’autres pour jouir de la vie. La décennie où tous les préjugés concernant une femme doivent être remplis, définis comme une ligne de vie : carrière menée en main de maitre, famille idéale, argent coulant à flot, enfants (deux de préférence), sexe compétition, vacances emplies d’exotisme, week-end programmés. Tout dans la réussite, l’échec n’étant pas accepté, acceptable.

Une plume alerte, dense, suffocante nous accordant en deux étapes comme un pendule oscillant entre la vie et la mort, entre la débauche d’une vie vécue en 48 heures et l’apesanteur d’une chambre d’hôpital psychiatrique où l’on doit apprendre à conjuguer avec ce que nous étions et ce que nous sommes réellement.

Un roman déroutant, bousculant nos trajectoires. Des mots uppercuts,  direct dans l’estomac, souffle coupé. Des phrases remue-corps-cœur. Des gifles assénées comme des coups de poing. Un vrai roman où on sort de cette lecture en ayant envie d’y replonger. Folie d’une écriture enragée.

 

 « Ce qui me sépare des autres, c’est de vivre cette journée comme ne ïle, sans franchissement et sans fuite, lisère à l’horizon escamoté, vivre dans le brusque revirement d’une parole, d’un regard et d’un mot, dans le congé du calcul, de l’échafaudage de perspectives. Vivre pour une caresse aussitôt momifiée. De quoi me parle mes amis ? De carrière, de mariage, de resto libanais samedi ? De vacances en Croatie  Déjeuner semaine prochaine ? Petit apéro jeudi soir ? Shopping mercredi c’est les soldes ? Diner chez les parents ? L’anniversaire de Margot ? Vide dressing ? Cadeau commun pour l’anniversaire de la fille de Léa ? Week-end à Trouville ? Nouveau club à Belleville ? L’expo à Maillol ? Ils sont là pour ça, pour m’assener encore et encore les jalons de la vie qui passe sans moi chaque proposition est une gifle, car il ne me reste la force que de dire peut-être puis de manquer chacun des rendez-vous.
Il me reste la force d’être absente. » 

 

Bellevue
Claire Berest

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