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« Nos yeux, Madame, ne se sont pas croisé, cependant je sens la force de votre regard non pas sur moi mais en moi, la profondeur qu’il me donne. Je vous en prie, continuez à ne pas me lâcher. Je lis, marche, j’élève mon fils ; interrogeant l’iniquité, je m’interroge, réfléchissant à l’injustice, elle me réfléchit, elle. » 

Comment parler de ce livre ? Comment en parler sans penser à celle que j’ai croisé un matin et qui se rappelle à mon souvenir régulièrement.  Comment ne pas penser à vous, Madame, que je vois dans les rues de ma ville, assise sur ce trottoir près de ce grand magasin ? Comment ne pas penser à vous et venir vous donner ou discuter quelques instants, parler de la vie, de ce jour, de votre maison qui se trouve à l’autre bout et qui vous oblige à prendre le tramway qui me mène à mon travail. 

Ce livre c’est un peu vous, Madame. Vous et votre foulard bleu pâle posé sur votre tête, ce fichut qui recouvre vos quelques mèches blanches qui s’en échappent. Ce livre c’est un peu moi, moi et mon regard qui s’éclipse de temps en temps de ces scènes de misères qui me font mal au cœur et pour lesquelles je ne sais comment agir.
Ce livre c’est un peu nos âmes à chacune de nous.
Vous, votre main qui a saisi la mienne le jour où on s’est rencontrées, le jour où avec votre fils vous avez retenu la porte du tram qui se fermait devant mon nez. Vous m’avez empêchée d’arriver en retard et ce geste m’a rendu le sourire aux lèvres.

Les âmes et les enfants d’abord, c’est vous, Madame, qui m’avez rendu mon sourire. Nos yeux se sont rencontrés. Nous nous sommes assises l’une à côté de l’autre, nos paroles étaient en partie traduites par votre fils. J’ai appris votre prénom, d’où vous veniez, où vous résidiez. J’ai connu un peu votre histoire et votre vie sur ce bout de trottoir à attendre le peu de pièces que vous récoltiez. Nous n‘avons pas évoqué la misère, ni la pauvreté. Nous avons ri, ri de mon essoufflement et de nos yeux qui se rencontraient. Votre fils s’est joint à nous et les 15 mn de trajets quotidien me sont apparues comme un trésor, un voyage merveilleux entre Roumanie et France.

Mais quand est-il maintenant encore Madame ? 

Je vous croise de temps à autre sur votre trottoir. Je viens de temps en temps, vous glissez une pièce, vous faire un sourire, un signe de la main, vous la tenir ou vous apportez des brioches pour vous et les enfants. Mais quand est-il de votre vie, vous Madame ? J’aimerai vous confectionner des habits de soie pour vous en faire des amis de vous. J’aimerai vous lire des histoires pour que vous les racontiez le soir à vos proches dans le roulis de votre accent. J’aimerai rallumer en vous un feu, pour qu’il vous accompagne et vous empêche d’avoir froid les jours de grands vents, de pluies dégoulinantes. J’aimerai vous offrir autre chose que ce bout de trottoir, marcher et vous écoutez me raconter votre enfance, vos joies, vos larmes. J’aimerai que vos enfants ne soient pas contraints de connaître les injures, les mots mesquins et lavages de pare-brises de nos voitures bodybuldées au coin des feux tricolores jouant à la circulation.

J’aimerai mais je ne sais.  

Vous êtes toujours devant mes yeux, Madame. Toujours dans mon âme. Vous êtes au côté d’Hugo et de ses Misérables. Vous êtes la force de mon désespoir, l’humanité de mon incroyance en l’homme. Vous êtes ce tas de vêtements remplié sur lui-même, cette bouche d’égout qui se rappelle à moi, cette main qui se tend et me demande quelques pièces, ce SDF, ce clodo, ces jeunes désœuvrés que je croise au quotidien. Vous êtes là sous mes yeux et je ne sais comment faire pour faire luire dans vos yeux le bijou qui vous tient de cœur, d’âme.

Vous êtes au milieu de ses pages que je viens de lire. Vous en êtes le premier et le dernier mot. Vous êtes dans toutes les phrases et j’aimerai vous dire. Je ne vous oublie pas, vous êtes une pierre à mon édifice, un sourire à mon souvenir, une main qui me tient les jours où j’omets de regarder. Vous êtes là, Madame, dans mon âme et vous me tenez chaud malgré le froid qui sévit, le vent qui souffle et les pluies qui inondent mon cœur. Vous me tenez chaud oui.
Et pour cela, Madame, je n’oublie pas votre trottoir, votre position assise, la tête à hauteur des visages d’enfants, l’éclat de vie qui brille dans vos yeux lorsque vous rencontrez des visages qui vous remercie pour celle que vous êtes. Une sainte, une roumi, une réfugiée, une apatride, une gitane, une saltimbanque des voyages, une exilée économique, une « malgré nous », une migrante d’un autre pays.  

Merci Madame. Merci d’être entrée dans mon âme. « Elle est là l'humanité. »  

 « Ne jamais dire jamais, une formule pour les enfants, un viatique dans l’existence. Le jour de ses cent ans, Oscar Niemeyer déclarait : « il y a une raison d’exister, une vie décente basée sur la solidarité. » Décence… solidarité… et vous, Madame, quelle raison auriez-vous d’exister ? J’avance dans les Misérables, troublées de découvrir l’usage intense qu’Hugo fait du mot âme, il y revient sans cesse. Et il y a « Ce n’est pas une lâche que mon âme. » A lire et relire le poème d’Emily Brontë, j’en éprouve un ébranlement tenace. Ses milliers de pages à lui, ses quelques vers à elle, sont un trésor que seule la lecture offre, tant il est vrai que lire ne nous coûte pas ; l’éducation de nos enfants, elle commence là. »  

 

 A lire chez Mirontaine

 

Les âmes et les enfants d’abord
Isabelle Desesquelles
Belfond

 

 

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©Tieri Briet (Petre, Vasilica et Tibishane)