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« Toute la journée, le pluviotis persista comme une bruine somnolente et épaisse. Nul ne se souvenait d’un pareil événement. On souffrait peut-être d’une malédiction. L’indécision de la pluie n’était plus motif de joie. Malgré tout j’inventai une facétie : mes parents m’avaient toujours traité d’ébahi. Ils disaient que j’étais que j’étais lent pour agir, attardé pour penser. Je n’avais pas vocation à faire quoi que ce soit. Peut-être n’avais-je même pas pour vocation à être. Eh bien la pluie était là, clamée et réclamée par tous et finalement aussi ébaubie que moi. Enfin, j’avais une sœur tellement maladroite qu’elle ne savait même pas tomber. » 

C’est l’histoire d’un conte, un conte comme seuls savent nous conter les grands sorciers, les marabouts, les vieillards africains, les samvura, les maîtres de la pluie, le soir au coin des braises, dans le nuit de la savane endormie. C’est l’histoire de la pluie qui ne tombe pas, plus ou de manière bruineuse, comme des gouttes d’un aérosol qui ne pénètrent plus la terre, assèchent le fleuve et les corps, menacent l’équilibre des humains, du clan.
C’est l’histoire de la sécheresse, celle qui fait craqueler le sable, le sol, suspend le temps et ressort les colères, rend impuissante la vie et affaiblie les âmes, l’histoire des commandeurs des nuages qui ne servent plus à grand-chose quand la chaleur s’installe.
C’est l’histoire d’une fureur, celle des femmes qui deviennent maitresses de l’eau, de la terre, de l’histoire. Ces femmes qui courent pour ne pas crier famine, cherchent une solution pour contrer la colère des dieux.

« La pluie est une femme, disait ma mère. L’une de ces veuves à la superbe retenue : elle possède une robe de sept couleurs mais ne la porte que les jours où elle sort avec le Soleil. » 

C’est l’histoire d’un conte africain où la poésie se mêle au bruissement des gouttes qui tombent discrètement sur les toits du village. Châtiment divin, chamanisme, pollution due à l’usine voisine qui modifie le cycle de l’eau, rejets toxiques ou créatures divines issues d’une lointaine lignée parentale et détentrices d’un sort maudit.

« Ce sont ces fumées qui gênent la pluie. L’eau devient lourde, elle ne peut plus faire nuage… Nous tremblâmes, inquiets : la pluie avait perdu son chemin. Il arrivait à l’eau ce qui advient aux ivrognes : elle oubliait sa destinée. On peut soutenir un ivrogne. Mais qui pourrait apprendre à la pluie à reprendre ses sentiers millénaires. »

C’est l’histoire d’un grand père et de son petit-fils, d’un conte aimant, refuge, une leçon sur la vie et l’histoire de sa famille. C’est l’histoire de la création de l’humanité, du clan, de l’amour, la jalousie, la vie, l’envie, la  cruauté des hommes, la beauté du Mozambique. C’est l’histoire d’une conscience qui se construit aux compte-gouttes, doucement et devient roseau et merveilles.

« Cette nuit-là, la lune était pleine. Dans le noir, le clair de lune se répliquait sur les mille goutelettes, allumant une crèche fantastique. Jamais je n’avais assisté à tant de lumière nocturne, l’étoilement du ciel juste sous notre toit. Mon père sourit : On a la lune électrique ! »

Je n’avais jamais lu de livres de Mia Couto et comment vous dire que je suis tombée sous le charme de sa poésie, saudade, mélancolie, merveille d’émotions qui suint de sa plume. Un enchevêtrement d’un conte fantastique où se côtoie les âmes des ancêtres, les légendes africaines, la féérie de la langue portugaise.
On côtoie la pauvreté des pauvres riches de cœur pris dans un monde où les riches sont durs, intransigeants, racistes. Un monde où tout se gagne à la sueur du front du fond des mines. Le noir du charbon qui plie les corps aux pieds des blancs ébahis par tant de richesses.

« L’amour ce n’est pas la graine. C’est semer »

Et malgré toutes ces ténèbres, cette noirceur, il en ressort une grande force, une telle poésie que lire ce roman m’a fait pénétrer en douceur dans ce monde que j’aime tant. Le monde de la poésie, un monde où la capacité d’émerveillement est-elle qu’une fois fini, on a juste envie d’entendre le bruit de la pluie s’étendre sur nos toits et laver nos visages de nos traces de fatigue, de lassitude, de mélancolie. C’est merveilleusement beau, envoutant. Une force tranquille au son de la saudade.  

Un sublime conte, une sublime histoire qui ne fait qu'annoncer le début de mes lectures de ce grand chaman des mots.

« Chaque  homme, en définitive, est toujours en train de sortir d’un sombre souterrain. Voilà pourquoi nous craignons les bêtes qui vivent dans les terriers : nous partageons avec elles ce monde de ténèbres, de secrets murmurés par des démons en flammes. La vraie raison du renoncement de mon père c’était qu’il se pensait comme le centre de lui-même. Mon père était bouché par lui-même. Il avait été étouffé par son nombril.
La solution était de sortir de soi, retrousser les manches et les bras, retrousser toute son âme et prendre les devants sur le destin. 
Tu as déjà creusé au fond de la terre. Creuse le ciel maintenant. »

 

 

La pluie ébahie
Mia Couto
Editions Chandeigne

 

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©Mia Couto
Dehors la pluie, je rêvais de tamborileira. Et nous étions les enfants pour toujours (Le fil des perles)