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« Les arts premiers étant les mieux à même de nous remettre sur le chemin d’un rapport à notre environnement, et donc à nos semblables comme aux animaux et aux esprits, une idée commença à circuler : notre survie dépendait de ce musée ; et de sa gratuité. […] Il ne s’agissait pas de prendre l’Europe au piège de sa propre histoire mais d’inventer de nouveaux rapports. »  

Vous êtes vous déjà demandé ce que cela vous ferez de savoir si « Le bain turc » de Ingres était exposé dans le cadre d’une collection permanente dans un des musées d’un pays étranger, de préférence sur le sol africain ou pourquoi pas en Turquie même ? Avez-vous pensé à cette éventualité de découvrir un tableau de George de La Tour au Musée des Arts d’Alger ou du Bardo ? Et quand est-il d’un Delacroix peignant les rues d’Oran ?
Quelles questions vous poseriez vous si ces oeuvres étaient exposées ailleurs qu'aux musées d'Orsay, du Louvre ou de Branly ? Quelle serait votre attitude face à cette éventualité ? Que ferez nos hommes d’Etat pour initier la possibilité de voir ces œuvres exposées dans des pays, anciennes colonies françaises, à nous ressortissants, touristes français ?
C’est la question que pose ce tout petit livre d’Arno Bertina « Des lions comme des danseuses » éditée par La Contre Allée. Et c’est une sacrée remise en question de nos habitudes et petites manigances politiques sur la question culturelle. 

Tout commence en juillet 2014, lorsqu’Arno Bertina rencontre Sa Majesté Yonkeu Jean, roi du royaume de Bangoulap, contrée camerounaise des Bamilékés. Ce dernier se présente auprès de lui en retard et évoque dès le début de leur entretien la générosité infaillible, la bonté accueillante des africains, leur sens de l’hospitalité.

« Vous les Européens vous avez la montre ; nous, en Afrique, nous avons le temps. »

Sa Majesté les amène à visiter une chefferie, lieu d’exposition regroupant ainsi des frises représentants des chasseurs, notables, guerriers Namtchema, des totems, peaux, panneaux de bois sculptés précieux…
En comparaison avec d’autres musées, la chefferie ne rengorge pas de grandes merveilles mais ces objets précieux sont de réelles traces, des empreintes d’une histoire appartenant au peuple de ce royaume inconnu. Le seul hic est que pour faire fonctionner ce lieu, tout repose sur la générosité financière, la souscription auprès d’autres musées d’envergure internationale et donc par la même sur les fonds culturels des anciens pays colonisateurs (la France par exemple qui possède à elle seule plus des trois quarts des collections d’Arts Premiers, Primitifs mis en place au musée du Quai Branly ou au Louvre).
Vaste sujet politique quand on sait que pour permettre de visiter ces dîtes galeries et donc de leur patrimoine, ces musées pratiquent des droits d’entrée trop chers pour un habitant de ce tout petit royaume. Quid de l’accès à la culture, à leur culture !

Et c’est là qu’intervient toute l’histoire de ce petit livre : si l’accès de ces collections où reposent les Arts Primitifs des pays colonisés, était gratuit à leurs habitants ? Si pour permettre de se recueillir auprès des masques des ancêtres, de se retrouver, d’accéder à leur culture, le gouvernement politique français mis en place, les institutions parlementaires, les organes politiques, acceptaient d’ouvrir les portes aux peuples africains et de renouer avec leurs origines, de partir à la connaissance de Lucy, l’ancêtre de tous les hommes découverte sur le sol Ethiopien. Quid de l’ouverture à la culture et remise en cause des pillages effectuées dans l’histoire au temps des colonies !

Arno Bertina écrit un vrai sujet d’ordre politique où l’humour et le décalage invite réellement à se poser des questions sur le rôle de nos politiques face à la culture, le droit du sol aux peuples, aux pillages mis en œuvre au temps des colonies.

Une plume férocement subtile, fine, jamais dans la colère ou la rage, met en exergue cette forme d’enrichissement dévolue dans nos sociétés dites culturelles, humanisées, occidentales qui se sont pourtant construites sur des années de colonisation appauvrissant ces pays.
Un autre regard à avoir lorsque nous, promeneurs, amateurs, collectionneurs du dimanche, nous nous rendons dans nos musées nationaux et que nous nous extasions devant des masques dit primitifs des continents d’Océanie ou d’Afrique.

Un petit livre qui a le mérite de nous remettre dans un autre chemin, de nous questionner et nous inviter à ouvrir la culture, de ne pas l’appauvrir en la laissant entre les mains de celles et ceux qui possèdent les moyens de s’enrichir encore plus sur le dos de ceux qui sont pillés, volés.  Un petit livre à lire dans ces temps où justement nos politiques décident de baisser les budgets dévolues à la culture, de continuer à piller allégrement les peuples primitifs et de laisser les collectionneurs privés s'enrichir.

 

A découvrir chez Le Muzine, un website culturel collaboratif.

 

Des lions comme des danseuses
Arno Bertina

La Contre Allée