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« C’est vrai que la surpopulation des chats devenait insupportable, et que d’après ce que les scientifiques de l’Etat national disaient, il valait mieux garder les bruns. Que des bruns. Tous les tests de sélection prouvaient qu’ils s’adaptaient mieux à notre vie citadine, qu’ils avaient des portées peu nombreuses et qu’ils mangeaient beaucoup moins. Ma foi, un chat c’est un chat, et comme il fallait bien résoudre le problème d’une façon ou d’une autre, va pour le décret qui instaurait la suppression des chats qui n’était pas brun. La plupart des chefs religieux approuvaient cette mesure.» 

« Matin brun », un livre comme un coup de fouet. Le genre de coup qu’on se prend le lendemain de vote électoral. Vous savez celui qui nous donne l’impression d’avoir une gueule de bois, de regarder de travers nos voisins. Le genre de matin qui ne nous semble pas du tout serein. Un matin couleur chemises brunes qui pourrait facilement virer sous une couleur chemises noires.  

Car que feriez-vous si on vous demandait du jour au lendemain de vous séparer de votre animal de compagnie sous le motif qu’il ne correspond pas à la couleur décrétée par l’Etat providentiel, parce qu’il n’est pas brun ? Et quand je vous parle de se séparer, le  terme est encore trop doux. Que feriez-vous s’il fallait carrément piquer votre labrador à la robe champagne, votre chat de gouttière banc taché noir ? Tel que je l’imagine vous vous indignerez ! Oui mais si on vous disait que cela est mis en place pour éviter toute surpopulation d’animaux porteur de maladies infectieuses, toute contamination ! Vous vous interrogeriez ! La peste ? Le choléra ? Le sida des chats ? Dans tous les cas, vous vous poseriez des questions puis face à votre sensibilité, vous feriez fi de toutes réponses et vous exécuteriez les ordres car vous ne vous sentirez pas forcement concerné.

Après les chats, les chiens et autres animaux de compagnie de couleur incertaine, si on vous disait que votre journal quotidien, celui qui annonce les résultats du tiercé, ne paraitrait plus en kiosque, ni en abonnement. Pas pour cause de licenciement ou de plan économique, mais pour cause d’attaque contre les mesures nationales et les résultats de scientifiques qui prouvent que la couleur brune est la couleur suprême. Quid de l’information libre ! Mais pas de panique, vous pourriez retrouver votre horoscope, les potins du jour, le tiercé et les bons mots de nos hommes politiques dans les colonnes des « Nouvelles brunes », la gazette nationale, la seule et l’unique. Un semblant de Radio Paris !
Mais cela ne s’arrête pas là, pas à ces simples mesures. Non. Cela va encore plus loin. Les livres de nos bibliothèques, les maisons d’éditions, le savoir, la culture, les moindres paroles, le langage et puis nos aieuls, nos ancêtres, nos origines… Cela ne vous rappelle rien ?? 

C’est ce que nous donne à lire Franck Pavloff. Une contre-apologie de la pensée unique, une controverse nos peurs les plus obscures. Comme une suite à « Inconnu à cet adresse » de Kressman Taylor ou Murer la peur de Mia Couto. Comme un nécessaire à tous nos actes politiques manqués, nos petites absences électorales, nos petits états d’âme bruns, ceux qui sentent l’odeur du souffre, du racisme populaire que l’on pourrait juger de pacotille s’il ne mettait pas en danger la pensée, la liberté d’opinion et notre société.

Un  petit livre, une nouvelle d’à peine 10 pages qui faut lire, relire, se rappeler. Un petit livre comme un acte de résistance à la couleur brune ou autre couleur imposée, à la pensée unique et universelle.  Un petit livre comme un rappel à ce qui pourrait être un matin brun.
 

« On aurait du dire non. Résister davantage, mais comment ? ça va si vite, il y a le boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non ? » 


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Matin brun
Franck Pavloff
Cheyne éditeur