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« Je sais que je n’écrirai jamais le français comme l’écrivent les écrivains français de naissance mais je l’écrirai comme je le peux, du mieux que je le peux.
Cette langue je ne l’ai pas choisie. Elle m’a été imposée par le sort, par le hasard, par les circonstances.
Ecrire en français, j’y suis obligée. C’est un défi.
Le défi d’un analphabète. »

On m’avait prévenue que ce livre me marquerait, serait un sacré roman déboussolant mes étagères pépites, ces romans qui me marquent, que je relis et relis. On m’avait prévenue qu’il ne laisserait pas de marbre. On m’avait alertée que je n’en sortirais pas indemne, qu’Agota Kristof m’embarquerait loin dans son exil, son histoire, son récit autobiographique. On me l’avait dit que mes multiples passeports identitaires, mes racines familiales, mes diverses cultures se combineraient à son écriture.
Et Boum. Oui Boum. Ce livre, je ne l’ai pas lu, je l’ai avalé. En une seule traite, un seul bloc. Onze courts chapitres comme onze miroirs tendus, moi qui traversait au même moment un pays que je ne connaissais pas, moi qui entendait dans les haut-parleurs, des sons qui me paraissaient incongrus, incompréhensibles. L’analphabète, illettrée, je l’étais complètement.

« Je lis. C’est comme une maladie. Je lis tout ce qui me tombe sous la main, sous les yeux : journaux, livres d’école, affiches, bouts de papier trouvés dans la rue, recettes de cuisine, livres d’enfant. Tout ce qui est imprimé »

Analphabète : qui ne sait ni lire, ni écrire ; illettré (source Larousse). L’histoire d’Agota Kristof, une partie de sa vie, celle qui l’a menée en Suisse, aux confins du Léman en 1956, elle naît en Hongrie en 1935.

Tout commence en Hongrie, pays de misère, agricole, où seuls les oiseaux passent, le vent se lève. Pays neuf chargé d’une histoire des Balkans, d’un Empire Austro Hongrois décapité, perdu. Un pays où tout est à bâtir mais où seule la pauvreté se lit dans les lignes des mains de ceux qui y habitent. Pays sans électricité, ni eau courante, ni téléphone. Pays des laissés pour compte, des pis-aller.
Tout commence dans un petit village où la guerre, la seconde, vient tout juste de sonner au carillon du village. Agota a quatre ans, un père calme, silencieux, instituteur de la seule école du village, visage couvert de craie blanche et une mère intransigeante, bouillonnante, recluse dans sa cuisine. Une mère qui ne sait ni lire, ni écrire ou à peine. Une mère qui ne déborde pas de tendresse. A l’inverse du père. Une mère qui sanctionne, ne laisse rien passer.
Ainsi quand Agota est punie, elle se voit infliger l’ultime remontrance de passer cette punition dans la classe paternelle. A quatre ans, elle use ses fesses au fond de la salle et sans s’en rendre compte, elle attrape le virus inguérissable de la lecture, celui qu’elle conservera toute sa vie et qui fera d’elle une lettrée analphabète.

« Encore maintenant, le matin, quand la maison se vide et que tous mes voisins partent au travail, j’ai un peu la mauvaise conscience de m’installer à la table de cuisine pour lire les journaux pendant des heures, au lieu de … de faire le ménage, ou de laver la vaisselle d’hier soir, d’aller faire les courses, de laver et de repasser le linge, de faire de la confiture ou des gâteaux. » 

Mais la guerre éclate donc. La Hongrie se trouve prise dans un engrenage, transbahutée dans une histoire qui ne lui appartient plus. L’identité se perd entre une Allemagne nazie, une Union Soviétique communiste, des pays voisins battant des pavillons sentant bon la liberté.
La pauvreté sévit dans les campagnes et le seul moyen donné aux habitants est de placer les enfants dans des internats dirigés par l’Etat, des lieux où on apprend à obéir, à devenir l’identité d’une Hongrie qui se cherche, se perd dans ses multiples frontières menacées.
Ces internats sont des nids d’enfants délaissés, pauvres. Un semblant de casernes et de couvents, entre orphelinats et maisons de correction. Logées et nourries par l’Etat, les jeunes filles s’épanouissent sous le jet des douches froides, des cours de « lectures obligatoires ». Les salles y suintent l’ennui, l’obligation, la liberté perdue. Le soir on se couchent avec les chaussettes pour ne pas mourir de froid, dans la journée on se couvre de multiples épaisseurs pour se préserver. Nulle récréation,  nulle ouverture sur un monde, nulle activité.
Pour ne pas sombrer, Agota commence à écrire dans des cahiers, des journaux qu’elle cache à la vue des professeurs. Elle y note ses malheurs, ses secrets, ses envies de liberté. Elle y note son enfance, ses peurs, ses pleurs, ses lectures, celles qui l’illuminent, qui lui donnent des frissons, qui lui tirent des phrases, des mots, des poèmes. Ses écrits, elle petite fille d’instituteur emprisonné et qu’elle ne reverra plus. 
Puis la vie se poursuit… Cocasse et remplie de fraîcheur. 

J’aurais pu vous narrer toute l’histoire de ce récit de vie. Mais sa force ne réside pas dans celle-ci. J’ai été subjuguée par les mots de cette grande dame de la littérature suisse. Je ne connaissais pas et j’ai pris une claque. Une claque devant la beauté des mots, la vérité d’un exil, de frontières passées, de ses peurs d’être une recluse par le fait de ne pas savoir lire, écrire une langue autre que celle de ses racines, de son identité, de son pays natal. J’ai été éblouie par les mots lus à la force d’un dictionnaire, par la volonté farouche de vouloir devenir une écrivaine, de la notion de liberté qui respire à chaque page. 

J’ai été subjuguée par les phrases courtes, les onze courts chapitres alignés comme onze tranches de vie, comme onze voyages que l’on fait pour apprendre à vivre, survire. J’ai pleuré l’absence de liberté, les privations dues aux régimes politiques, d’une identité propre. J’ai fui le nazisme, le communisme imposé par Staline, celui que l’on nommé le père. J’ai abandonné un peuple opprimé, sans dire au revoir aux miens,  avec au dos, un balluchon qui regorgeait de livres et une enfant portée à bout de bras. J’ai traversé les forêts noires, froides, où pour toute vue, des sapins à perte d’horizon, des cimes sombres et des pistes enneigées. J’ai franchi des frontières illégalement puis légalement. L'exil.
J’ai lu la nécessité de survivre, d’apprendre à faire et défaire ses valises, à croiser ceux qui nous aident et ceux qui nous haïssent. J’ai affronté des langues inconnues, incompréhensibles, ai du apprendre à dire « moi pas parler autrichien, allemand, alémanique, français », « moi pas comprendre ». J’ai côtoyé une Europe riche d’un peuple, d’un mélange ethnique, de langues diverses. J'ai lu la mélancolie d'un pays perdu, j'ai lu la "survivance", la solitude, la souffrance d'un isolement imposé par l'incomréhension d'une langue.
J’ai lu la volonté farouche de devenir une femme, de ne plus craindre les dictatures, de devenir libre, de continuer au fil des pas, d’écrire les mots pour devenir poète, écrivaine et finir par se faire éditer, un livre qui sera rééditer en de multiples langues, alors que le chemin tracé indiquait le contraire.

J’ai lu les langues, les mots justes, vrais, cocasses, bardés d’humour. Des phrases courtes sans fioritures, somptueuses de vérités, de libertés, d’un vent nouveau, d’un souffle nouveau. Des phrases sans colères, ni regrets. Vibrantes, vivantes.
J’ai lu ce qu’on appelle un bijou, un grand récit, ce quelque chose qui marque et qui fait que l’on ne peut oublier ce qui nous tient, d’où l’on vient, ceux qui ont traversé des frontières avec pour seul baluchon, leur langue, leur croyance, leur beauté.
J’ai lu ma grand-mère, j’ai lu mon grand père, j’ai lu mes aïeuls, je me suis lue moi qui au même moment traversait ce pays où la langue m’était inconnue et où je me retrouvais analphabète, bête de ne savoir ni lire, ni écrire.

Somptueux, fort, magistral, vivant, vibrant, libre.

« Je lis encore, si j’ai de quoi lire, à la lumière du réverbère, puis pendant que je m’endors en larmes, des phrases naissent dans la nuit. Elles tournent autour de moi, chuchotent, prennent un rythme, des rimes, elles chantent, elles deviennent poèmes :
Hier tout était beau
La musique dans les arbres
Le vent dans mes cheveux
Et dans tes mains tendues
Le soleil. »

A voir, écouter la vidéo et se rappeler l'exposition de Nicolas Muller

 

L’analphabète
Agota Kristof

Zoé.

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Isaak Levitan The Vladimirka Road, 1892