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«  Nous aurons passé dix jour en Patagonie, quand une année ne suffirait pas à en saisir les contours. Dix jours, comme une parenthèse ouverte sur l’immensité. » 

Hier j’ai dérivé. Loin. Très loin. J’ai largué les amarres. Entrepris une traversée. J’avais besoin d’un souffle nouveau, d’une existence qui ne me ramenait pas à l’humain déshumanisé. Voir ce qui fait que j’existe, je respire, je suis. J’avais besoin d’air, d’oxygène, de vents balayant tout sur leurs passages, de vagues roulis-tangages, de pontons qui sentent les embruns, l’iode à plein poumons, de montagnes enneigées, boisées, de communautés d’hommes qui ne connaissent que deux mots : amour et solidarité.
J’avais besoin, envie de me sentir ailleurs. Envie de partir en Patagonie. Me frotter aux paysages sauvages, à la vie rustre, à l’inaccessibilité, aux nuits étoilées, au froid plus que glacial. M’offrir une parenthèse. L’autre bout du monde. 

« La Patagonie est immense. Au sud de l’Amérique du Sud, entre Argentine et Chili, c’est un million cent quarante mille cinq cent trente-deux kilomètres carrés sur lequel s’étirent la Cordillère des Andes, la pampa herbeuse, des forêts primaires, des glaciers, et une côte pacifique morcelée, craquelée, émiettée en milliers d’îles, îlots, archipels, fjords et canaux inhabités. » 

Partir loin quand tout nous semble perdu. Partir. Prendre un voilier parce qu’il n’y a pas d’autres moyens pour découvrir ce bout du monde constitué d’archipels sauvages et peuplées de rochers, d’arbres, de mousses, de lions de mer bruyants de vie. Prendre mon appareil photo, retrouver mon essentiel, mes aquarelles, mes graphismes imagés, mon temps de « pause ».  

Ushuaïa. Les canaux de Patagonie. Le Cap Horn. Le passage de Drake. Le détroit de Magellan. Puerto Williams, Canal Beagle, Cabo de Hornos. L’Antarctique à l’horizon.

 

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J’ai trouvé un bateau, il n’y a pas d’autres moyens pour accéder à ses terres, longé les côtes dépeuplées, entrepris de retrouver ce qui fait la vie, la beauté de nos vies, les petites riens et les grandes sauvageries d’un monde autre qu’humain.
Monter à bord de « l’ile d’Elle » fringale coque appartenant à Jean Yves et Sandrine, un couple pas piqué des vers, caractères bien trempés. L’épreuve de l’équilibriste au bout de l’échelle. L’enjambée au dessus du vide aquatique, premier pas de moussaillon des terres. Border, choquer, bouter, larguer la grande voile, hisser les focs.
J’ai navigué, pris des rasades d’eau salée. Un voilier charter, chair-terre. Un moyen de naviguer avec d’autres, un séjour à bord. Etre heureux en vaut la peine. J’ai amarré dans des endroits insoupçonnés, vierge de tous humains ou presque, lointaines civilisations indiennes. Sous mes pieds, la mousse, les arbres, la neige. La Terre de Feu. Soleil qui se heurte sous le vent d’Ouest. Perpétuel balancement entre ombre et lumière. Température entre 0° et 10° C. Climat tempéré, doux, l’été austral.
Agitation à bord du voilier, les courants nous contraignent à amarrer des bouts aux arbres. Risque extrême de chalouper.
L’aventure au coin de la page. Les aquarelles en prennent un coup, pas le temps de sécher, mon carnet se remplit de mots, de lignes de phrases.  

La vie grouille en moi.
Je respire enfin. Le large, le vrai, le grand, celui dont on ne revient pas entièrement.
Sublime. Merveille. Poésie. Préciosité de ce qui se vit.

 

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Aude Picault a décrit dans ce carnet, ce voyage qu’elle a entrepris avec son compagnon, la vie de ces 10 jours loin du monde. Un recueil empreint de vie et de poésie, de tendresse et de vécu. Aucune leçon mais la sensibilité d’une amoureuse de la vie, de la pureté. Un regard curieux et doux.
Consigné dans des aquarelles aux couleurs marines et sauvages, on ressent cette croisière, on la vit. On piétine le cœur gros, les mousses, on escalade ces montagnes aux pierres qui roulent, on ressent la vie. On vit cloisonné dans ce voilier les jours de gros vents, de tempêtes et de grêles. On souque, boute, choque et on respire. Respire à se laisser dériver vers l’autre bout de monde, cet endroit où migrent les oiseaux, se repeuplent les castors et où la seule présence de l’homme se résume aux gauchos.  

Des jours et des nuits qui nous renvoient à notre existence primaire et  nous donnent l’envie de revenir à l’essentiel, de retourner à l’état « sauvage » de notre terre, de partir loin, de trouver une ile, un endroit où l’homme n’est pas le citoyen d’honneur, mais celui qui doit respecter le milieu dans lequel il s’est invité.  

Merveilleux voyage offert.
Une parenthèse nécessaire.  

«  Quand je rentre en Belgique, je retrouve ma famille, mes amis, et certains me mettent en garde disant que je prends des risques en vivant ici, sans mettre d’argent de côté pour une retraite ou une assurance-maladie, et s’il m’arrivait quoi que ce soit… Et je culpabilise.
Puis je les vois prendre des vitamines le matin, un médicament pour le cœur, un pour digérer, un autre pour dormir… Alors je me dis que ma vie n’est pas si folle, au milieu des montagnes et des animaux. » 

 

Parenthèse Patagone
Aude Picault
Dargaud

 

Emily Loizeau - L'autre Bout Du Monde