71nvf6bw-fL

La poésie de Silvia est un univers à elle toute seule. Peu de mots. Une prose. Un monde d’effritement qui se délite dans un quotidien somme toute banal. Une menace qui trotte au dessus de nos yeux comme un cœur qui bat à la chamade devant les peurs de la vie, les douleurs passées ou présentes et qui se réveillent.
Chez elle, tout est observation, regard, concentration dans ce qui entoure, vibre. Elle absorbe et retranscrit l’émotion ressentie, la fragile construction d’un simple moment d’existence. On ressent la justesse, l’instant, le touchant, l’imagination et surtout la sensibilité, la finesse de la vie réelle.

« J’aime les choses que l’on considère banales, les petits riens, les « miettes » du quotidien, parce qu’elles me semblent souvent dire davantage sur l’homme et sa relation au monde que les concepts, les certitudes ou des mots claironnants. »

Silvia fait de sa fragile prose une lumière et une force à venir. Elle nous envoute, nous capture, nous captive, nous nourrit. Les fissures de nos cicatrices à fleurs de mots deviennent des champs sauvages et libres de vie. La lumière qui semble se cacher derrière une phrase, jaillit comme une source d’eau chaude, un rayon chaud et solaire au détour d’un mot. C’est beau comme une « mention fragile ».

« On erre dans le labyrinthe familier où sont connus les culs de sac, les voies sans issues et toutes les aspérités. Ce qui, en revanche, surprend ce sont les piles d’objets, ces colonnes sans fronton, encombrement de matières et d’idées contre lesquelles les pieds trébuchent et l’âme bute. » 

Avec ce « mention fragile » on entre de plein-pieds dans le quotidien d’un déménagement et tout ce qu’il entraine, le délitement de la vie, les souvenirs, les peurs et les angoisses qui nous ont fait, construit, de ce qu’on laisse derrière nous et qui nous a nourrit jour après jours, tous ces objets qui nous entourent et qui nous constituent. Une agonie par cartons empilés les uns sur les autres qui retracent nos petits riens d’une existence banale.

 

Tout commence par un dégât des eaux, cette fissure qui suinte, s’infiltre dans nos murs, nos fondations, nous éclabousse. On devient buvard, on absorbe jusqu’à la noyade. On gonfle, craquèle. Les plinthes se tarissent, le plancher bave, dégoutte des nuits qui se liquéfient.  

« Vivre avec, dormir avec, rêver ave ce qui suinte, éclabousse les nuits de lambeaux, ce qui embusqué derrière les plinthes, rythme l’avancée liquide sur la pièce. Ma chambre buvard gonfle se craquèle puis crépite en crevasses.
ça ne me gêne pas. J’aime l’humide, si c’est de l’eau vive, si c’est de l’eau tarie, de l’eau tout court, si c’est la voyelle ronde en bouche qui contient un monde et peut-être deux. »

Et puis on avance dans cette fissure humide qui nous remplit, nous replie, nous délite. On vitrifie le parquet, on marche sur les cicatrices qui s’écrasent sous notre voute plantaire. On roule les tapis, on cherche les cadavres qui se cachent sous nos manteaux, dans nos cœurs, aux quatre coins de l’appartement, dans les placards. On combat l’usure du temps, on joue à cache-cache avec nos peurs, nos fragilités. On dépose nos émotions, on les colmate comme on peut. On se cogne à la table, aux barreaux de chaises. On ouvre les portes, les fenêtres comme une bouffée d’air mais on demeure encore trop haut pour sauter directement à l’extérieur. Alors on s’efface… en toute modestie. 

« Lisses lisses les planches
dans lesquelles se mirera la peau
lisse le dehors et pur et grand. 

Il faut savoir s’effacer en toute modestie. 

Le vide à l’état pur. 

Vitrifiez le plancher oubliez qui vous avez été, je vous enverrai la facture, oui, vitrifiez ce plancher oubliez qui vous avez été. »

On farfouille dans nos pensées, on ouvre les cartons que l’on remplit de nos cœurs, nos corps. On y dépose les souvenirs de cet appartement qui pleure. On s’y dépose. On entreprend le grand vide, le grand chambardement, la grande guerre intérieure. On secoue les nids de poussières, s’engouffre dans nos failles, fait rejaillir les cicatrices pour laisser filtrer la lumière encore tamisée.
On gratte les boyaux torturés, nettoie de fond en comble les coins qui se planquaient derrière les meubles. On ouvre les voies sans issues, passe l’aspirateur, entreprend le grand nettoyage de nos vies.
On jette aux détritus les objets pourris, inanimés, vide les vases où l’eau croupissait sous la fissure suintante, ravale la façade, gomme les impuretés. On nettoie comme on démaquille son visage, à grand coups de lotion démaquillante ; on se met à nu. ça coule sous les yeux, le rouge à lèvres sensé glorifier la bouche, devient gluant, gras, collant. Alors oui on démaquille, on récure à grands coup d’eau de javel, de nettoyants. On se dépouille de tous artifices, remet à nu cet appartement qui ne nous ressemble plus, où on s’humidifie. On redevient nous, une/un autre. Un ravage que l’on reconnait et qu’on apprend à aimer. Rébellion des objets et de nos vies au quotidien.
On ouvre la porte à celui qui va prendre la succession de cet appartement. Pour faciliter, on a caché sous nos corps, les quelques cicatrices, fissures restantes. On veut partir, sourire aux lèvres mais quelque chose nous retient toujours. Certainement un cadavre, un fantôme que l’on n’a encore tout à fait relevé. Un angle mort. On ouvre les serrures, enclenche les clés. ça grince.  

« Les souvenirs entrent par effraction
juste quand on voudrait s’en défaire
mais sans eux c’est toi qui te défais
te demandes si te taire ou parler
car avant le papillon on brasse 

on brasse la bave de la chenille. » 

On continue les cartons, garde quelques épices, souvenirs d’un voyage au long court rempli d’odeurs de soi, de soie, d’itinéraires faits de mystères, d’étincelles, de piments. On sauve quelques miettes qui sont nous, nous renforcent, solidifient. On renait sous ces quelques pleurs versés, berceau de ce que nous sommes. Et puis au jour le jour on s’extasie, accélère le processus. On désembue les vitres, les quelques gouttes de sueur et de larmes. Pirouettes de jasmins et de magnolias. On franchit le seuil, sans se retourner.  

« On trimballe nos existences
comme ces déménageurs transportent
nos meubles nos valises nos bagages 

tous ces cartons 

avec mention fragile

griffonné sur le flanc. »

Lire Silvia Härri, c’est plonger dans un monde d’émotions, de fragilités et de sensibilités merveilleuses. C’est se sentir grandir sous sa plume et entrevoir la puissance, la force des mots lorsqu’ils s’écrivent sur la corde funambulisme de la vie. C’est pénétrer dans ces mots à la puissance lexicale, concise et la tendresse absolue. C’est être happé par la sa finesse d’écriture, la justesse de sa poésie, la force et la gracieuse fragilité de sa plume. C’est tout simplement beau, sincèrement somptueux, fragilement fort.
Lire Silvia Härri, c’est vivre. Tout simplement. Vivre. Et être là. Au cœur des mots écrits, au cœur de son encre qu’elle dépose sur la feuille. Etre là. Au bon endroit. Fragments, brides de mots épars et denses, resserrés, forts, un résumé de la poésie de Silvia Härri. Du beau, du très beau. De l’émotion fragile.  Une grande poétesse de Romandie.  

Petit clin d’œil à celle qui m’a fait découvrir Silvia Härri, notamment Nouaison et « Mention Fragile », déflorer un soir dans la bibliothèque amie au fond d’un petit village de Romandie. Merci.

 

Mention fragile
Silvia Härri

Samizdat

 

12742717_1557830987864865_6762531824483374861_n