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« Je ne cherche pas l’amour. Je cherche la consolation. Le réconfort pour tous ces pays que nous perdons depuis le ventre de nos mères et que nous remplaçons par des histoires, comme des enfants avides, les yeux grands ouverts face au conteur »

 

Je me pose une question : certains livres nécessitent-ils une énième chronique lorsque tout a été dit sur eux, sur lui ? Comment en parler lorsque la beauté des mots, l’envoutement que procure la lecture, effacent tous les phrases que l’on pourrait écrire sur celui-ci ?
Et puis qui suis-je pour m’exprimer, dire mon admiration ? Qui suis-je oui ? Une lectrice lambda, une simple amoureuse des lettres, une femme comme une autre qui aime l’objet livre, ce qu’il cache et surtout la beauté des mots, la force qu’ils laissent en nous, l’émotion qui rejaillit à chaque page tournée.
Que dire quand lire ce roman nous procure des émotions et sensations qui vont au-delà de la simple lecture, quand celui qui a couché cette histoire sur le papier est plus qu’un simple écrivain ? Que prononcer de plus que mon admiration, ma timidité, mon respect ? Le silence, l’impressionnante qualité et humanité qui se dégage de ces mots, la force et la douceur, la tendresse et la chaleur, la luminosité qui tiennent dans ces quelques feuillets imprimés.
Que dire qui n’a pas été dit, lorsque l’écrivain n’est autre que Mathias Enard.  Alors oui que dire et qui suis-je pour m’y permettre ? 

Que vous dire si un jour vous tombez sur ces quelques mots ? Je suis en train de lire « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants ». Oh je sais ce n’est pas votre plus récent ouvrage mais comment vous énoncer qu’avec celui-ci vous m’avez ferrée, dépouillée, rendue pure ?  

«  Souvent on souhaite la répétition des choses ; on désire revivre un moment échappé, revenir sur un geste manqué ou une parole non prononcée ; on s’efforce de retrouver les sons restés dans la gorge, la caresse que l’on n’a pas osé donner, le serrement de poitrine disparu à jamais. »

Vous avez un don, monsieur Enard. Vous avez un don Mathias. Celui d’être un vrai romancier, un vrai et grand auteur digne de nos plus grands, ceux que l’on nomme les classiques, les Hugo, Balzac, Apollinaire, Maalouf, Rimbaud, Zola. Que sais-je encore ? Vous avez une plume mais je crois que vous l’avez compris ce jour où le Goncourt vous a été enfin remis. Je crois que sans vous flattez ou vous portez aux nues, vous êtes un génie.
Vous lire est une expérience incroyable, un moment unique ; vous avez ce don de nous transporter, de nous souffler ce vent d’Orient, ces rêves d’un Palmyre oublié, d’un Istanbul aux encens épicés, une oasis aux 40 mille voleurs tous plus beaux les uns que les autres. Vous avez le génie d’unir le contemporain et le passé, de relier, tel un pont entre les civilisations, les hommes entre eux.

Pour vous dire la vérité, vous m’intimidez. Je vous imagine me conter les mots que je lis. Je vous imagine et je me tais, respectueuse et envoutée, loin. J’entends la voix du muezzin. Je bois les vins lourds, capiteux, je m’enivre de raisins. Je ressens la chaleur de l’orient, la caresse des mots, la force de la phrase choisie, la ténacité et la volupté écrite.
Vous êtes oui un grand et pas seulement par la taille. Vous êtes un grand par votre générosité, votre amour d’un territoire qui respire le sable, les parfums, la soie, les couleurs, les caravansérails, les souks, les tissus, les chairs, les corps, les pierres, les villes, l’eau chargée d’un courant immense, la beauté des hommes, des femmes, la farandole des enfants.  Vous lire est combattre les clichés, les ténèbres, les ombres qui nous poussent  à entendre les voix parfaites, celles qui dictent, éructent. «Peut-être nos vies valent-elles pour un instant, un seul moment lucide, une seule minute de courage. » 

Oui vous  lire, vous entendre est un refuge à ceux qui se croient parfaits. Vous êtes une « boussole » (excusez-moi pour ce jeu de mots) littéraire, un cap contre la déchéance, l’impossible perfection de la vie. Vous êtes un moment de lecture qui nous déshabille de nos connaissances, de nos intelligences façonnées à la mode occidentale. Vous nous faites redevenir humble, simple, novice, bon, ouvert à celui, celle qui est loin mais nous ressemble.  

« Je sais que les hommes sont des enfants qui chassent leur désespoir par la colère, leur peur dans l’amour ; au vide, ils répondent en construisant des châteaux et des temples. Ils s’accrochent à des récits, ils les poussent devant eux comme des étendards ; chacun fait sienne une histoire pour se rattacher à la foule qui la partage. On les conquiert en leur parlant de batailles, de rois, d’éléphants et d’êtres merveilleux ; en leur racontant le bonheur qu’il y aura au-delà de la mort, la lumière vive qui a présidé à leur naissance, les anges qui leur tournent autour, les démons qui les menacent, et l’amour, cette promesse d’oubli et de satiété. » 

Pour cela, je continue ma lecture et pardonnez moi si je n’arrive pas à mieux parler de vous, de votre écriture, de votre richesse humaine qui transpire au-delà des mots. Vous m’intimidez Mathias Enard. Vous m’intimidez. 

 

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants
Mathias Enard
Acte Sud - Collection Babel