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« Page blanche, ma consolation, mon amie intime, lorsque je rentre du méchant dehors qui me saigne chaque jour sans qu’ils s’en doutent, je veux ce soir te raconter et me raconter dans le silence une histoire, hélas de mon enfance »
Albert Cohen, Ô vous frères humains.

 

J’aurai aimé vous parler de ce roman graphique que Luz a dessiné, sorti de ses tripes et saisi dans le vif de l’actualité. J’aurai aimé vous dire mais bon sang mes mots ne seront jamais assez forts pour vous raconter toute la beauté, l’humanité, la cruauté, la haine, la solidarité, les pleurs et cris qu’ils découlent des pages blanches encrées par Luz sur les mots d’Albert Cohen.
Un superbe hommage, une leçon éblouissante à ne jamais oublier la vie, l’antisémitisme grouillant, la haine des hommes envers d’autres hommes. Une claque monumentale,  monstrueuse et un rappel à nous aimer, ne jamais oublier.

J’aurai aimé mais je ne sais.  

 « Un enfant juif rencontre la haine le jour de ses dix ans. J’ai été cet enfant ». Albert Cohen.  

Une enfance qui se fracasse sur la bêtise, la cruauté des hommes. « Youpin ». Ce mot sorti de la bouche d’un camelot de passage dans les rues de Marseille, un vendeur harangueur de foule, un profiteur de l’ignorance, un imbécile cruel plus imbécile que les imbéciles.
C’est ce bonhomme et ce mot proféré qui va amener Albert Cohen le jour de ses dix ans à prendre conscience de la haine des hommes envers celles et ceux qui paraissent différents d’eux par leur culte, leur physique, leur conscience. C’est ce mot qui va provoquer une déflagration dans la tête d’un garçon, l’insoutenable haine de l’être. 

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Luz rend un formidable hommage à Albert Cohen. Il entreprend le récit angoissant de l’enfance qui se perd sous le poids de ce mot de youpin.
Il restitue avec son trait, son poing rageur, la haine qui s’infiltre sous les pores, dans les cerveaux et l’âme, le cœur, fait ressortir la bile, les idées gangrénées par la bêtise humaine. Les mots se vomissent, le fiel ressort par les cheveux, la posture, les mots tagués sur les murs et qui poursuivent de leurs encres l’enfance qui s’échappe au coin de la rue, sur les marches de l’escalier, dans les bras de la mère démunie devant la bouleversante rencontre d’ Albert Cohen enfant et de l’antisémitisme.

 

Les traits de Luz envahissent les pages, montent en puissance, hachurent le blanc du silence angoissant, culpabilisent non seulement le personnage mais aussi nous lecteur. On plongent, s’identifient, lient ce que l’enfant découvre sur les murs. On vomient les mots entendus, exhortent les cris à sortir de nos corps. Sans un mot ou presque (seuls sont repris les derniers chapitres du recueil de Cohen), avec la seule force de ses dessins, son crayon, sa mine, son encre, on plongent dans ce récit rempli de haine envers l’humain, envers une enfance qui s’est fracassée un jour sur un mot crié, humiliant « youpin », « tu es un sale youpin ».  

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Une maîtrise tout en trait, en hachures, en silences évocateurs, une remise bouleversante de l’existence d’un enfant, un déchirement dans les traits comme dans le dessin, un vomissement de la haine des mots entendus, du mépris dans ses yeux et ceux des hommes. Et la force des mots d’Albert Cohen en conclusion comme un grand champ à construire pas à pas et continuer à faire fleurir.  

C’est bouleversant, grandiose, magistral. C’est Luz et c’est ainsi qu’il est nous rappelle que nous sommes tous frères. Un recueil humaniste que chacun d’entre nous devrait posséder dans sa bibliothèque pour ne jamais oublier que  «  Ô vous frères humains », nous sommes tous humains, semblables et différents.

 « Si l’on pouvait changer un seul haïsseur mon frère en la mort, je n’aurais pas écrit en vain. »

 

Ô vous frères humains,
D’après l’œuvre  Albert Cohen

Luz

Futuropolis

 

Mark Knopfler - Brothers in arms [Berlin 2007]