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« Je cherche à construire, c’est plus vaste. Construire c’est aller des fondations au dernier étage de la maison. C’est à la fois bâtir en partant de rien, fixer ensemble les différentes parties d’un objet, élaborer quelque chose, et disposer dans un certain ordre. » 

De petits pas en enveloppés, de portées en solos, d’arabesques en fouettés, construire une relation, un couple, nécessite de poser les fondations, de développer pierre par pierre, pas à pas, les étapes qui consolideront la bâtisse, l’union.  

Comme un ballet, Caroline Droué nous invite à entrer dans une danse où le crescendo de la vie prend le pas petit à petit sur les notes légères et fluides.
Tout en délicatesse et en douceur, on revêt l’habit de scène. On entre dans la chorégraphie, on s’élance éblouie par la lumière. On devient, chute sous la dureté d’un mouvement, sous le corps qui se rappelle à nous, les souvenirs d’une transmission non achevée. On tente d’oublier les douleurs, marche, poursuit sa destinée pour comprendre que chaque étape n’est que le pas de plus qui nous permet de savoir vers qui et quoi on veut aller, le battement d’ailes qui nous permet de voler.

« Deux mouvements lancinants s’affrontaient et se répondaient en même temps : d’un côté l’hésitation, de l’autre la stabilité. […]
Envoutée, comme enivrée, Marjorie l’était à nouveau en regardant le l’homme et la femme onduler sous ses yeux. Leurs bras chantaient en canon. Leurs mains se croisaient à intervalles réguliers. Le mouvement était répété plusieurs fois, puis la musique s’emballait, et leur pas de deux se terminait par un porté de haute volée. […] Après une phase d’atermoiements, de faux-fuyants et de méfiance, l’homme et la femme faisaient le choix de la concorde, de l’harmonie. Ensemble, ils effaçaient le temps de l’incertitude. Ou mieux ils l’oubliaient. » 

Elle, Tin-Marjorie, jeune danseuse de l’Opéra de Paris, arrivée il y a de nombreuses années d’un Cambodge-Vietnam en feu. Un passé qu’elle a décidé d’oublier en changeant d’identité et officialisant Marjorie. Un passé jamais fini, toujours là et se rappelant sans cesse.
Lui, Paul, photographe de presse spécialisée, qui sillonne le monde à la recherche de tours médiévales, de forteresses à reconstruire, de fonds marins infestés de requins, d’un passé familial qu’il ne cesse de chercher et d’enterrer mais qui le poursuit inexorablement.
Elle comme lui ont connu de nombreuses chutes, de multiples soubresauts, pas de côtés. Leur vie est comme un ballet, de leur rencontre portée à la sortie entremêlée. Ils se cherchent, tournoient autour de leur existence, font face au vide de leur abandon, rejet, fracassés par un passé qui ne cesse de se rappeler à eux, de les faire chuter, se battre avec leurs arts.
A force de se cacher, de vouloir perdre leur identité, leurs émotions, Marjorie et Paul vont devoir affronter leurs fantômes respectifs, devenir eux, elle, lui, apprendre à construire leur mémoire, à faire face à ce qu’ils tentent d’effacer, leurs démons, souvenirs, l’existence même de ce qu’ils ont enfoui ou cru se rappeler.

« La mémoire est une construction de l’esprit. Savoir cela effraie, et en même temps cela aide à vivre ». 

Caroline Droué nous entraine dans la grâce et la douceur d’un ballet littéraire. Son écriture est une chorégraphie de mots ondulant sous une plume de lumière. Elle harmonise les pas, entrouvre la crise conjugale, la quarantaine qui frappe à la porte et remet en question les existences. Elle ondule avec légèreté, travaille les corps, les âmes, trouve le tempo et le pas, les relevés et révérences nécessaires qui  assouplissent ou provoquent les soubresauts à son roman. Une plume fine, concise, délayée dans la grâce et l’harmonie du mouvement.

Comme dans un ballet, on entre dans une histoire où la terre se heurte à l’air, aux mouvements, désirs, peurs, envie et retenue. On entrecroise les destins, marche à pas feutrés, saute, tourne. On cherche ce qui sera notre chorégraphie, variation d’une saison, d’un âge, d’un instant de ce que la vie nous donne.
C’est beau, bon, doux, fort, poignant, déstructurant, sensible, douloureux, fragile, renaissance, résiliant.  La vie comme un ballet, un pas de deux, un solo, une chorégraphie. La vie comme un pas.
De ce pas.

« Cassez, démolissez s’il le faut, mais ne perdez pas de vue que c’est pour redresser et parfaire l’ouvrage. »

 

 

A retrouver chez Nicole mots pour mots ou chez TLIvres, T arts. « De ce pas » de Caroline Droué est sélectionné dans le cadre de l’opération menée par l’Insatiable Charlotte et des 68 premières fois, édition 2016 (A noter la toujours grande qualité de la ligne éditoriale et de l’objet livre par lui-même mis en avant par Sabine Wespieser) 

 

68 PREMIERES FOIS EDITION 2016

 

 

De ce pas
Caroline Droué

Sabine Wespieser éditeur