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« Nutribel ne se contentait pas d’attirer les meilleurs salariés par des gratifications financières. L’entreprise avait compris que le lien le plus fort n’est pas pécuniaire, il est affectif. Nutribel offrait plus que de l’argent à ses salariés. Elle leur offrait une identité. En échange de leur force de travail, elle les boostait à la reconnaissance »

Claire est une trentenaire comblée. Diplômée d’une grande école, elle occupe un beau poste dans un groupe agro-alimentaire où elle construit sa carrière avec talent.
« Tout privilège suscite chez ceux qui en sont exclus l’envie d’y accéder. C’est la base du marketing, créer le désir de faire partie d’un club. »

Avec Antonin, cadre dans la finance, elle forme un couple qui est l’image du bonheur parfait. Trop peut-être.
«  Claire et Antonin travaillent beaucoup ; ils se voient comme deux randonneurs de haute altitude. Ils perçoivent leur milieu professionnel respectif comme un Everest qu’on ne gravit pas sans effort. Il faut du souffle, de l’endurance, de la technique, et cette volonté de continuer même les jours où la fatigue vous envahit et qu’il serait si tentant de sortir tôt du bureau, de couper son téléphone pour siroter un cocktail en terrasse. Evidement, l’effort offre quelques gratifications. » 

Soudain, Claire vacille. Au bureau, sa supérieure hiérarchique lui tourne ostensiblement le dos, de nouvelles recrues empiètent sur ses dossiers, elle se sent peu à peu évincée. Après une phase de déni, Claire doit se rendre à l’évidence : c’est la disgrâce.
Elle qui a tout donné à son entreprise s'effondre. Claire va-t-elle réussir à exister sans «briller»?  Que vont devenir ses liens amicaux et amoureux fondés sur un même idéal de réussite?
« Claire a toujours voulu être une femmes active. A l’opposé de celles qu’elle surnomme les « femmes trophées », les épouses qui ont sacrifié leurs propres désirs pour construire un environnement favorable à  la carrière de leur homme. » 

Ce roman nous plonge dans le mécanisme de l'isolement au travail, et met l'accent sur les sentiments de la victime de la "placardisation", la manière dont elle va  ressentir cette descente aux enfers et quelles leçons elle va en tirer. 

Stéphanie Dupays sait tenir son lecteur en alerte en accélérant le rythme du roman au fur et à mesure que celui-ci avance. Elle se délecte de nous entrainer dans une spirale, un mécanisme où nous n’en sortons pas vainqueurs. On lit comme on se retrouve enchainer au mot. Fort, direct, sans fioriture, droit au but. Une montée en puissance, l’adrénaline, la ligne droite des hautes sphères littéraires … pour mieux nous plonger dans l’irrémédiable, la solitude, la détresse, l’isolement face à une société ultra codée. 
L'auteur utilise les diktats, les carcans, les différences et manipule les loosers, les carriéristes. Le contraste entre la vie parisienne, la famille d'Antonin l'ami de Claire, et la vie provinciale, la famille de Claire,  marque le parallèle qui est fait entre les deux façons de vivre pose la question du bonheur.
Elle démonte les rouages du monde professionnel prenant le contrôle sur nos vies, nous diminuant, rendant incapable de se désapproprier de certains mécanismes marketing. Elle nous percute de plein fouet, nous oblige à traverser des couloirs, des salles, nous vautre dans des canapés de désillusions et nous galvanise de slogans commerciaux de hautes volées. Fort très fort, comme un miroir que l’on nous tend et que l’on oublie sitôt les portes de l’entreprise passées. Le mors aux dents, le fouet à la main, on monte les marches en s’évertuant de montrer le meilleur de nous, nous glissant dans tous les codes pour mieux escalader cette pyramide jouissive et tellement plus respectable. Ironie grinçante.
 

On pourrait rapprocher ce roman de « les heures souterraines » de Delphine de Vigan et pour vous dire la vérité, ce fut assez dur pour moi de replonger dans les dédales, les labyrinthes, les cauchemars de ce monde professionnel dans lequel je conçois de moins en moins ma place. On lit « Brilllante » comme une histoire  qui nous entraîne dans la spirale dantesque de l'entreprise. On lit et on plonge. Littéralement. Avec soif. Portée par le plume de Stéphanie Dupays. Brillant oui. Très brillant. A en faire des cauchemars.

« Les têtes acquiescent, les lèvres esquissent des sourires, les bouches s’ouvrent avec enthousiasme. Les discussions sont inoffensives, de celles qui consolident les amitiés. L’enjeu est d’être d’accord, de communier ensemble dans le culte du confort et de la performance. « Nous sommes entre nous, nous sommes tous dans le même bateau et nous y sommes bien » proclament leurs sourires. »

 

A retrouver chez  Plume nacrée, Mots pour mots, Arthémiss. Un billet écrit par Laetitia et moi (au sus l'individualime, vive la complicité) dans le cadre de l’opération menée par l’Insatiable Charlotte et des 68 premières fois, édition 2016.

 

Brillante
Stéphanie Dupays
Mercure de France

68 PREMIERES FOIS EDITION 2016