13103347_1591368227844474_8306712896617993023_n« J’ai toujours aimé le dispositif de la mise en abyme. J’ai toujours eu une très consciente coquetterie à orthographier correctement y, plutôt que i, qui déploie sa propre beauté, pour bien marquer la différence entre le procédé artistique d’incrustation en écho et la concrète profondeur souterraine. Pourtant, la naissance de ce goût particulier de la mise en abyme a pu je crois coïncider avec des époques où j’avais moi-même la sensation impuissante de m’abîmer. La coquille bivalve de la forme chapeautée de ce mot ainsi s’ouvre et joue son rôle. Je m’abîmais, l’impression de perdre pied provoquant l’image sensible de tomber dans un trou, j’étais sur le point de m’écrouler, ou du moins j’en avais très envie, afin qu’on me relevât et qu’on me soutînt. Et je m’abîmais, je me gâtais, me faisait du mal par cette mauvaise complaisance même qu’il pouvait y avoir à tolérer ces envies-là. Dans le vertige spectaculaire, à la faveur de cette autre écriture du mot, c’était moi que je retrouvais, redoublant le reflet. » 

 

Il y a des livres que l’on aime pour leur histoire, d’autres pour leur écriture. Il y a des romans que l’on adore pour leur auteur, leur plume, leurs mots choisis, leur tendresse, leur force, l’intrigue ou l’envolée poétique. Et puis il y a Eloïse Lièvre et « les gens heureux n’ont pas d’histoire » 

Il y a Eloïse Lièvre oui. Et là, on apprend que l’on peut aimer un livre pour ce qu’il est : soi, cette mise en abyme, ce fil de vie sensible et fragile, cette diapositive photo sépia, noire et blanche, couleurs suranées, ce miroir au tain abimé, aux grains épais.
On apprend que l’on peut aimer un livre pour ce qu’il révèle, pour ce qui y est écrit, pour ces longueurs et ces imperfections d’écriture, pour ces envolées et ces coups au cœur portés. On lit ce roman et on se dit qu’Eloïse Lièvre a écrit sur nous, sur ce qu’on est, sur qui on est : fragile, sensible, douce, belle, forte, perfectible, imparfaite, moche, seule, entourée, battante, déprimée, solaire, lourdingue, enfant, fille, sœur, copine, amie, amour, mère, belle.  

« Je veux me rassurer, besoin de me rassurer, je veux des preuves, mendie des preuves, tellement l’impression de ne pas exister. » 

 « Les gens heureux n’ont pas d’histoire » est un livre que l’on ouvre case après case, mot après mot, phrase après phrase comme un calendrier de l’avent, de l’avant nous, de ce que nous sommes maintenant. C’est une série photographique de la vie d’Eloïse Lièvre, un fil qui retrace ces instants, ces nœuds, ces hasards, ces rencontres qui rendent la vie lourde de sens, nos rêves et nos cauchemars.
On lit ces gens heureux et on s’y retrouve à chaque page, à chaque chapitre comme un miroir que l’auteur nous tend, un polaroïd détesté que l’on apprend à regarder et aimer. C’est beau, fort, détestable et magnifiquement nous.  

« Il y a des portraits de moi toute seule, occasionnels, utilitaires, deux par hasard, et cette photographie si effrayante que notre fille a prise où je suis accroupie mains croisées au seuil de la cuisine presque dans le noir.
Peut-être au contraire, l’embarras du choix, au rebours de  l’égarement, dit-il ce que je suis, comme beaucoup d’autres, l’exemple sans prétention, un peu essoufflé, d’une vie de femme gigogne, matriochka, ou comme un livre pop-up, un livre à cachettes, à tiroirs secrets, éparpillée, démultipliée.
Dans les magasins de décoration, ça s’appelle un pêle-mêle. »  

On lit ces gens heureux comme un vieil album photos, un pêle-mêle, un tas de vieilles images oubliées et que l’on retrouve des années après. Cet album ne parle que de nous, il est nous. Les images archivées de nos souvenirs les plus beaux comme les pires : les années poussettes sarcophages en dentelle ; les photos rangs d’oignon sur un banc de classe, les sourires crispés, figés ; les premières vacances à la campagne loin des parents aimés ; les petites robes dentelles col claudine et les sous pulls orange/jaune à électricité statique incorporée ; les jeux d’été avec les premiers copains puis petits copains ; les baignades et les voyages scolaires qui n’étaient que des expériences aux futures séparations et apprentissage des flirts et des libertés acquises ; les claques, les rires, les frustrations apprises, les élans généreux acquis, la bonté de ceux ou celles rencontrés, les jalousies, les crève-cœurs, les réparateurs de cœurs brisés.
« Les gens heureux n’ont pas d’histoire » est un livre cigogne qui nous côtoie, nous aide à grandir, à nous regarder, nous détester, nous plaire. Il est une histoire, une balade de nos vies, de la vie sous toutes ses facettes, ses demi-teintes et ses noirs qui nous obscurcissent la vue, ces mains qui s’accrochent et les autres qui partent.   

Eloïse Lièvre a écrit nos vies à travers la sienne. Elle s’y est dessinée, photographiée, narcissée, déshabillée. Nue. Sans rien entre elle et nous.  Juste un fil, un film, un miroir.
Et pourtant, dans cet exercice de l’abyme, je n’ai rien lu d’aussi pudique, doux, vrai, sincère, sans voyeurisme. Elle s’est déshabillée et nous a dévêtus. Elle a adoucit sans trompe-œil ou lunettes de soleil, nos imperfections et nos reflets. Elle a capté ce qui été le plus fort en elle, les douleurs, souffrances, cicatrices comme les soleils, sourires, bonheurs, la véritable sincérité, générosité pour nous les offrir, en faire notre peau, notre corps, nos photos.  

C’est fort. Véritablement. Et sans éclat ni fadeur. C’est fort comme l’est la vie dans toutes sa splendeur, sa profondeur, son imperfection et férocité, bonheur. C’est fort comme une tache de naissance qui ne part jamais, une cicatrice qui reste à fleurs de peau malgré les années, ces envies de briller alors que l’on est et reste transparence. C’est fort comme un accouchement qui n’en finit pas, une renaissance qui réapparait à chaque fois que l’on y croit plus. C’est fort, douloureux, tendre, doux, bon, imparfait, fragile, sensible, vivant. Diablement imparfait, incroyablement imparfait. Merveilleusement vivant.  

« Les gens heureux n’ont pas d’histoire » est cette exaltation que l’on pousse lors de nos premiers cris, ces moments forts de complicités, ces tendres moments échangés, ces têtes à têtes jamais posés front contre front, épaule contre épaule.  C’est nous, c’est lui, c’est eux, c’est elle, Eloîse Lièvre. Avec toute  la poésie et la beauté qu’il faut pour que ces gens heureux comprennent qu'en chacuns d’eux, ils ont une histoire, la leur, celle de leur vie, celle de ma vie.  

 

A la fin de ma lecture, j’avais écrit à Eloïse Lièvre pour lui signifier que « les gens heureux n’ont pas d’histoire » n’était pas un livre parfait, qu’il était rempli d’imperfections comme l’est la vie, qu’il n’était pas un coup de cœur.
Je reviens sur mes mots… il est plus qu’un coup  de cœur ; il est un coup au cœur.
Eloïse Lièvre nous donne l’autorisation de nous dévêtir, revêtir les tuniques et robes de vie, les pantalons maculés aux genoux, les manteaux d’adolescente troués, les vieux pulls marins dépareillés. Elle nous offre le cadeau d’être généreux avec nous, de nous aimer peut-être un peu plus pour celles et ceux que nous sommes. Et je peux dire oui que « les gens heureux n'ont pas d'histoire » sont un coup au cœur  parce que oui il est perfectible, imparfait, fissuré, cicatrisé, parce qu’il est obscur et d’une généreuse luminosité, d’une bonté incroyable. Merci pour ces imperfections, elles sont nécessaires pour dire qu’un roman nous touche beaucoup plus qu’on ne le croit. (La beauté se raconte encore moins que le bonheur – Simone de Beauvoir) (Notre besoin de consolation est impossible à rassasier)

 

 

Les gens heureux n’ont pas d’histoire
Eloïse Lièvre

JC Lattès

 

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