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« - Faisons le point, voulez vous ? Le petit aurait disparu pendant qu’il se brossait les dents. Comment a-t-il pu s’évanouir dans la nature sous les yeux de sa famille ? C’est bizarre, non ? […] Et la grand-mère que dit-elle ?
- Elle dit avoir vu une Ombre.
- ça c’est important, l’ombre de qui ? On a un signalement ?
- Euh… non monsieur… Pas l’ombre de quelqu’un. Une Ombre avec un O majuscule… » 

Crénom, vous est-il déjà arrivés de vous coucher le soir en tenant dans vos mains un livre et encore mieux une bande dessinée qui retrace toutes vos peurs, vos angoisses, vos pires cauchemars ? Vous vous couchez et vous savez que vous allez avoir les chocottes, que votre nuit va être remplie de démons, génies, phénomènes paranormaux, ombres crépusculaires, fantômes, êtres aux dents pointues, des malfamés. Bref que votre nuit va être plus qu’agitée car il n’y a qu’une seule chose qui fait durer les nuits et les rendre longues : les peurs et les émotions angoissantes qu’elles déclenchent.  

« Les émotions que tu éprouves ne se perdent pas dans le vide, comme on pourrait le croire, mais restent emprisonnés dans ton ombre. Puis au moment de mourir, si ces émotions sont trop fortes, elles ne disparaissent pas, et l’ombre et alors condamnée à errer dans ce bas monde. » 

C’est ce qui arrive à Luc, jeune garçon de 10 ans qui ne vit que dans la terreur, la peur de tout, du noir, des chiens, des êtres humains, de traverser la ville. Il véhicule la peur, il est mort de trouille, pire qu’un trouillard, vraiment paralysé par ses propres démons.
Pour lui, se rendre en classe est un défi rempli de craintes, être nez à nez avec le chien du voisin une angoisse terrible, alors affronter les nuits et ses ombres noires… c’est du quasi impossible surtout lorsqu’on a une grand-mère italienne qui raconte des histoires à faire peur et une mère terrifiée par son propre vécu : la disparition jamais résolue de sa première fille.
Luc est donc chaque soir angoissé d’aller se coucher et de rencontrer celui que sa grand-mère surnomme, dans ses comptines natales, Uomo Nero. Mais qui est ce Uomo Nero, qui est cette ombre qui se faufile sous son lit et finit un soir, par l’emporter au cœur des ombres, dans un pays imaginaire remplit d’êtres malfamés, de démons aux grandes dents et griffes, de types aux visages émaciés, de squelettes poupées vaudous… ?  

« C’est un peur immense, énorme. Elle a grandi avec toi. Elle a été nourrie avec soin, année après année, c’est terrible. On ne peut pas appeler cela de l’amour. Il n’y a pas d’ombres ni de monstres, ce n’est qu’un écho de ta peur. […] Toi seul peux affronter ta peur.»

Une bande dessinée au pouvoir merveilleux, une histoire fantasmagorique comportant des dialogues croustillants, drôles, décomplexant les peurs et craintes qui nous submergent et en font des émotions négatives qui nous empêchent d’avancer, de reprendre confiance, de croire en nous. Une BD poétique tant par les dessins que par le scénario écrit. 

On entre tout droit en enfer, aux portes des cimetières et on part à la rencontre de nos propres angoisses. On voyage dans les bas fonds, les pires endroits où notre âme peut se réfugier en cas de crises. On y croise des mages-prêtres incantateurs bouddhistes aux pouvoirs méditatifs, des chamans mexicains aux vertus ensorcelantes, des djinns aborigènes possédant le pouvoir de faire traverser les rêves cauchemars grâce à un didgeridoo, des totems pierres tombales, capteurs d’émotions négatives. On parle avec les ombres, on touche nos angoisses, on transforme nos craintes en terreur.  
Une bande dessinée quasi livre illustré,  que vous relisez une deuxième fois, puis une troisième. Vous la relisez et vous en riez de joie. Vous riez de vos frayeurs et comprenez que vos peurs nourrissent vos propres craintes, angoisses et qu’il faut oser un jour les affronter, les matérialiser, rentrer en opposition avec ce qui terrifie, tétanise, empêche d’avancer, de poursuivre les rêves  et de grandir, souffler.

Quant au graphisme, il utilise tous les codes oniriques et poétiques à souhait.  Les dessins sont forts, soignés, nous plonge dans les ténèbres, dans des lieux improbables et insolites. Le noir ombrageux côtoie le jaune lumineux. Nulle opposition entre les deux, plutôt un passage de l’ombre à la lumière et vice versa.
Un trait digne des plus grands récits sciences fictions issue du romantisme fantastique. On envisage de relire Edgar Poé et les contes d’Andersen pour se demander si Laura Iorio n’a pas puisé dans ces récits pour griffonner tant d’êtres aux pouvoirs surnaturels. On entrevoit Monsieur Jack et son  squelette à la Tim Burton, les noces funèbres pour son côté onirique, Jack Sparrow notre plus grand pirate des océans des ombres. On chocotte sous la puissante des couleurs et du graphisme. Du grand art. Vraiment.

Et la morale évoquée n’est pas moralisatrice au contraire : si tout ceci n’était que finalement un passage, un chemin à entreprendre pour grandir, comprendre que derrière chaque angoisse, peur, on se terrorise et s’empêche de comprendre, d’entreprendre.

Une très belle bande dessinée, un vrai coup de cœur et pour vous dire la vérité cela faisait un bail que je n’avais pas autant ri. Bref c’est un vrai coup de cœur réalisé par une fine équipe de 6 mains aux pouvoirs rieurs et facétieux.

« Quand un homme entreprend un voyage, il est important de le prendre par la main et de l’accompagner vers la lumière. […] Vous les ombres, avez bâti une forteresse sur vos peurs et vos souffrances, mais vous passez votre temps à vous morfondre et à vous plaindre ! […] C’est pour cela que vous craignez la lumière, vous n’êtes qu’un amas de souffrances. Dans l’obscurité de votre refuge, vous avez fermé les yeux. Allez petit ouvre les yeux… » 

 

A lire chez Steph, le bar à Mo, malicieuse et démoniaque blogueuse tentatrice (je la soupçonne de l’avoir fait exprès de nous la présenter) (Et promis ce soir, j’arrête de regarder sous le lit pour savoir s’il se terre Uemo Nero, ce dracula passe muraille aux pouvoirs maléfiques surnaturels (si c’est le cas je vais bien me marrer)). 

 

Le cœur de l’ombre
Marco D’Amico – Laura Iorio - Roberto Ricci

Dargaud

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