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« Une jambe aussi a le droit de parler ! tu te donnes un genre, Brice, parce que tu es un bras, mais tu n’es pas si différente de moi. Tu appartiens au corps de la même femme. Un corps qui l’oblige et qu’elle refuse. Mais nous sommes plus qu’un corps. A. n’est pas seulement cette femme, c’est un être humain, un concert de voix, qui toutes ont un sens. J’ai du sens en tant que jambe. On n’était pas si mal Ensemble… » 

Je n’y croyais pas, je ne pensais pas. J’avais lu des billets de-ci de-là, des préjugés, des avis positifs, d’autres moins. J’avais moi aussi quelques idées, plutôt bancales pour tout avouer : encore un roman sur l’univers du travail, les monde des free-cadres, la vie bousculante de mère business-house, ces images de wonderwomens féministes caricaturées et puis cette bonne vieille expression «  tu devrais écouter plus souvent ton corps », « ton corps parle ». Tu parles !

Je ne m’étais pas beaucoup trompée mais je ne pensais pas tomber dans les bras de « Jupe et Pantalon », de Marguerite et Mirabelle, de Bruce et Brice, d’une si belle manière. Je ne pensais pas que Julie Moulin me mettrait face à un miroir, me murmurait à mon oreille et mon cerveau, des mots qui sont un vrai cadeau du cœur, des phrases remplies d’humour cachant la beauté du corps, de nos corps, de l’expression de nos vies, de ce que l’on tait, se tait, cache comme pour mieux courir après la vie. Ce fameux corps oui. Celui qui nous parle et que l’on ne veux pas entendre. 

Je ne pensais pas que ce roman serait une très belle découverte, un baume, un onguent que l’on dépose sur les cicatrices, les brûlures (et pour ma part un lumbago) comme pour mieux renaitre, se relever. Je ne pensais pas que cette lecture rejoindrait ma réalité. Mon corps parlait.  

« Jupe et pantalon » est une sacré belle histoire si on lit bien entre les mots, les phrases, les pages. Et il faut avoir cette imagination, cet humour, ce brin d’autodérision pour faire naitre d’un corps de tel dialogue, un tel cheminement intérieur. Il faut avoir cette dose de tendresse, d’émotion, de bonté vis-à-vis de soi, de ce soi qu’on malmène.
Car comment parler de ce roman quand les héros sont deux jambes malmenées sur des talons hauts perchés, surnommées Marguerite (la gauche) et Mirabelle (la droite), deux bras Brice (le droit) et Bruce (le gauche dans tous les sens du terme), une (ou un  peut être) centrale vapeur neurologique prénommé(e) Camille (le cerveau), et une bonne paire de fesses prêtes à frétiller dès la bise venue, la bien nommée Babette, le centre des émotions et des réjouissances. 

Ces composants corporels sont chargés d’assurer le maintien de l’ordre d’Agathe, wonderwoman-cadre-hyper-stressée qui coure après le monde (un jour New York le lendemain Milan, semaine en plan business, dossiers, réunions, conférences, rivalités, repas d’affaires) comme elle court après sa vie (maison, ménage, enfants, sport crawl brasse coulée défi, week end organisés et planifiés, petite galipette du samedi soir quoique là…).
Mais comment faire lorsque Marguerite refuse du jour au lendemain, d’avancer et de courir contre la montre, de se frotter au cadran horaire comme on se brûle à la vie ? Comment réapprendre à marcher lorsque sa jambe gauche glisse sur le sol, ne se maintient plus d’aplomb, somnambule de ce corps qui crie, parle, réagit, se désorganise, désolidarise du cerveau, centre nerveux et intelligence artificielle de cet être qui arrive au bout du rouleau, de soi ?  

Et c’est là que la plume de Julie Moulin prend son ampleur, sa grâce. Sous couvert d’un humour fin et drôle, on aborde l’abandon du corps, la guerre que se livre nos membres à notre cerveau, les organes extérieurs à notre moi vital.

Le corps de A se met à crier, revendiquer sa souffrance. Marguerite devient la pièce fragile, le membre désarticulé, celui qui sonne le glas. Marguerite, la brûlée vive. Marguerite, la chair humaine abimée, cicatrices ravivées comme une boursoufflure, un morceau de peau qui ne cesse de gratter, de s’étioler. Marguerite la calcinée.
De cette revendication de jambe mal aimée, malmenée, souffrante, viendra l’alerte, le démembrement du corps d’Agathe, la prise de bastille de Camille, son dépôt d’armes. Stress, épuisement, craquage, érosion, burn-out. Agathe tombe, ne se relève pas. Le corps a gagné, la défaite est cuisante pour le cerveau bien rodé au surmenage et à la compétition forcé.
Mais que faire lorsqu’on est femme et que l’on doit vis-à-vis de soi et de la société assurer, assumer sur tous les plans, être mère, femme, amante, professionnelle active, amie dévouée, fille, présence… Que faire lorsque le vernis craque et qu’il ne reste qu’un amas de chair et de cœur demandant qu’à être soi, à appuyer sur le bouton pause et ne plus revendiquer le statut de superwoman.

Un très bon premier roman qui m’a prise au dépourvu, m’a déstabilisée, emballée et mise à terre. Une réelle belle découverte, une petite pommade à déposer sur nos blessures, un rappel à nos guerres quotidiennes que nous livrons sans que nous nous apercevions le fil tenu, le sas de décompression… 
Un texte qui aurait pu m’amener vers ce côté anxiogène du burn-out, de la dépression. Et là où justement la plume de Julie Moulin a véritablement opéré, est dans ce décalage entre l’humour, le drôle et l’émotion sincère, la tendresse de ce corps en souffrance, de ce corps qui se met à nu. C’est fin, sans aucune mièvrerie ou gémissement de trop, innovant et en même temps un vrai rappel à savoir prendre soin de nous, d’écouter l’expression de notre corps, la tendresse et le repos nécessaire à nous octroyer.

« J’ai tellement compté sur le regard des autres, j’ai cru que ma valeur se mesurait à la hauteur de leur reconnaissance. Toi, tu ne me voyais même plus. Les miroirs sont déformants. Tu as la chance de pouvoir t’exprimer dans ce que tu fais, Paul. Tu vis quand tu dessines. Mois je ne suis qu’un matériau remplaçable et qui s’use vite ; je lutte pour convaincre le monde de mon utilité. Tu puises du sens dans ton travail, je m’épuise dans le mien. »

Un coup de cœur, un coup au cœur. Délicieux, savoureux (et dorénavant je me méfierais de mes tics de jambes et croisements de pieds) (si ma kiné lit ce billet, elle rigolera de m’avoir soufflée, cette semaine, la liaison entre l’hémisphère droit et gauche de notre cerveau et l’importance vitale du corps comme arbre de vie)

  

A lire chez Mots pour Mots, les lectures du mouton, Eimelle, Emila et Jean, la chronique radio de Charlotte… Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’Insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2016.

  

Jupe et Pantalon
Julie Moulin

Alma

68 PREMIERES FOIS EDITION 2016