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« Ma mère c’est vrai, a toujours été secrète. Les quelques mots d’espagnol gravés au fond de sa mémoire et lâchés malgré elle, je les ai reçus comme un message. Il m’a conduit quatre-vingt ans en arrière, sur les traces douloureuses de l’histoire. Ce voyage, au lieu de m’éloigner d’elle, m’en a rapproché. » 

Une maison de retraite, lieu de fin de vie, endroit où les souvenirs rejaillissent lorsque la vie s’étiole, s’éteint. A l’heure où la nuit tombe, ceux qui sont partis depuis longtemps, rejaillissent dans les mémoires ; cette part d’enfance, dissimulée, enfouie depuis plus de 70 ou 80 décennies qui revient telle une marée remontant au galop et affrontant les courants oubliés, contraires de la vie. 

Il y a là Marie. Marie qui radote comme une vieille brebis égarée, ne pense qu’à cette histoire de bateau, un vague souvenir d’enfance. Ce navire qui va l'emmener loin d’une plage où elle semble avoir été abandonnée.
Marie est autant perdue que ce cauchemar revient s’ancrer tous les jours, telle une bouteille lancée à la mer. Une hallucination remplie de fantômes, d’êtres errant devant l’immensité de l’océan et fuyant la misère, la guerre.
Mais qui est Marie ? Qui est cette Dolorès à laquelle elle semble s’identifier ? Marie ne reconnaît plus son prénom. Marie perd la raison, a des trous de mémoire. Marie/Dolorès ne parle que d’un bateau, d’eau à traverser, de partir, s’enfuir, se noyer. Pourquoi toute cette histoire, pourquoi ces mots, ces peurs qui rejaillissent ? Marie perd-t-elle sa tête ? Alzheimer ? Sénilité de plus en plus flagrante ? Dépendance et perte d’autonomie ?
Marie qui ne parlait pas espagnol, vient à lâcher des brides de mots, une histoire catalane. Comme une irruption d’images, sa jeunesse qu’elle n’a jamais racontée, dissimulée au plus profond d’elle, rejaillit au fur et à mesure.
Sa fille, Nathalie, qui vient la voir régulièrement, ne sait plus la comprendre. Cela a toujours été si difficile de communiquer entre elles. Jamais de questions sur son passé, la famille se limitait à sa mère et sa sœur. Nulle trace d’un père ou de grands parents. Quel est ce secret ? Pourquoi ces mots en espagnol ?  

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« Du 28 janvier  au 15 févier 1939, arrivent en France à peu près 500.000 réfugiés républicains, dont près de 70.000 enfants. Face à l’exil, c’est la situation des enfants isolés qui demeure la plus préoccupante. Parfois les enfants séparés de leurs parents sont classés orphelins et risquent d’être renvoyés en Espagne fasciste. Les réfugiés sont parqués derrière des barbelés des camps de concentration français. Les camps de la honte, rebaptisés plus tard  camps d’internement. » 

« Dolorès » est l’histoire de la retrada vue par les yeux de Marie/Dolorès et de sa fille qui va découvrir tout un pan de l’histoire secrète de l’Espagne sous Franco. Ce secret qui fut un drame et marqua la fin des rêves des Républicains, prisonniers dans le port d’Alicante, dernier bastion de la guerre d’Espagne. Cette ville qui fut le drame de milliers de familles, abandonnant sur la plage, femmes et enfants, valises et malles. Fallait-il fuir en ne sachant où aller, immigrer vers une autre terre ? Partir et échapper à la guerre, la terreur, les franquistes, la venue d’une dictature, la montée d’un extrémiste politique ? 

Il faudra attendre les années 2000 pour commencer à parler de cette retraite au goût de noyades, de mer et d’océan traversés, d’exil forcés, de camps d’internements cachés. Il faudra espérer les vents changeants et la nécessaire volonté de faire revenir à la surface, des traces d’un passé enfoui. Un long processus démocratique, l’envie de se réapproprier le passé pour travailler sur un avenir commun, faire jaillir la vérité. 

«  Nos histoires de familles ressemblent à celles de tout un peuple, elles influencent constamment notre avenir et la manière dont nous nous approprions le passé. » 

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Une bande dessinée de Bruno Loth qui permet de mieux comprendre un pan d’histoire d’une Espagne franquiste, un secret longtemps gardé et qui donne une couleur au travail de mémoire nécessaire à tout fondement démocratique. D’une perte de mémoire, la maladie, le manque d’autonomie de Dolorès, l’amnésie, on aborde la question de l’exil, la réconciliation avec son passé, celui qui semble se déterrer.
Un très beau scénario, une très belle mise en page d’une Espagne déchirée, noyée, abandonnée et qui n’hésite pas à rouvrir ses pans oubliés pour rebâtir son avenir, sa démocratie, cette politique qui en France semble se perdre dans des nimbes profondes (relire l’art de voler d’Antonio Altarriba). 

L’Espagne déterre ses fantômes et travaille sur son devoir de mémoire. Ce pays et son peuple n’ont  peut-être jamais eu autant de désir de nouveautés, de volontés d’une autre politique, vision, d’effervescence, d’un changement profond des mœurs et messages démocratiques.  

Une bande dessinée qui donne à réfléchir sur l’exil, l’avenir de nos politiques mais aussi sur le travail de mémoire qu’il soit d’une nation ou d’une famille. Une bande dessinée qui n’a jamais été autant d’actualité, humaine, mêlant fiction et réalité.

  

Dolorès
Bruno Loth

La boite à bulles