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« Quand il fut capable de tirer de façon aussi fiable avec la carabine qu’avec la 22, le vieil homme le laissa commencer à chasser. Ils prenaient les chevaux, traversaient le champ, remontaient pesamment jusqu’à la crête et quand ils étaient arrivés de l’autre côté, ces terres devenaient ce que le vieil homme appelait «  le vrai monde ». Pour le garçon, le vrai monde c’était un espace de liberté calme et ouvert, avant qu’il n’apprenne à l’appeler prévisible et reconnaissable. Pour lui, c’était oublier écoles, règles, distractions et être capable de se concentrer, d’apprendre et de voir. Dire qu’il aimait, c’était alors un mot qui le dépassait, mais il finit par en éprouver la sensation. C’était ouvrir les yeux sur un petit matin brumeux d’été pour voir le soleil comme une tache orange pâle au-dessus de la dentelure des arbres et avoir le goût d’une pluie imminente dans la bouche, sentir l’odeur du Camp Coffee, des cordes, de la poudre et des chevaux. C’était sentir la terre sous son dos quand il dormait et cette chaleureuse promesse humide qui s’élevait de tout. C’était sentir tes poils se hérisser lentement à l’arrière de ton cou, quand un ours se trouvait à quelques mètres dans les bois et avoir un nœud dans la gorge quand un aigle fusait soudain d’un arbre. C’était aussi la sensation de l’eau qui jaillit d’une source de montagne. Aspergée sur ton visage comme un éclair glacé. Le vieil homme lui avait fait découvrir tout cela ». 

Chaque soir le soleil se couche devant ses yeux. Il le regarde longuement, prend son appui sur les derniers rayons qu’il transmet, sur sa force et annonce de sa mort quotidienne. Il le regarde et entend les derniers moments de la journée, les chants des oiseaux s’estomper, voit le ciel s’assombrir. Le ciel revêt sa cape sombre de nuit, les étoiles rentrent en scène. Poussière de nuit, poussière d’astres lumineux. Au loin le vent joue dans les arbres. On entend son chuintement céleste. La terre se gorge d’eau, reprend son droit de vie, sur l’homme. Le feu crépite et le bois chante son morceau de feu. Seul ulule un grand duc ou une chouette.
Sur la montagne, Franck regarde une dernière fois ce père qui part rejoindre les astres lumineux, ce père qui l’a abandonné enfant, cet ivrogne au passé secret, douloureux. Ce père qu’il ne connait pas et qui lui a demandé, comme une ultime rasade d’un vieux whisky frelaté, de le mener sur cette haute terre indienne, celle de son pays, celle qui est la seule à recueillir ses derniers mots, silences, armes, souffle.  Un dernier round, l’ultime cartouche, la dernière mission.

Mais comment obéir, écouter cet homme quand tout les sépare ? Comment Franck, ce garçon silencieux, de seize ans, ayant pour seul repère, ce sang indien qui coule dans ces veines, ce territoire aussi sauvage que lui, ce besoin de terre, d’air, d’eau, de feu peut-il faire confiance à ce vieillard à l’haleine puante ? Et qui est cet homme qui n’arrive plus à marcher, s’imbibe d’alcool et d’autres remèdes aux pouvoirs chamaniques et tente une dernière fois, de vaincre la mort ? Qui est ce guerrier sans terre, sans repère, sans vie ?
Dans l’ascension qui le mène vers la fin, Eldon raconte à son fils sa vie, ses guerres intimes, ses cavalcades à travers les territoires canadiens, l’ami parti, l’amour mort, sa seule et unique compagne, la bouteille.

«  La guerre c’est savoir que des choses pouvaient t’être enlevées. […] La guerre c’était savoir que des choses pouvaient te manquer » 

Mais vaincre les non-dits et silences ne sont pas choses aisées lorsque l’on doit affronter les éléments naturels, se battre avec la vie comme on bat avec les grizzlis, construire des abris de fortune dans la roche ou la forêt pluvieuse, lorsque l’on a jamais appris à parler, à se pardonner, à pardonner à la vie.

« Il lui raconta  ce que les mots sortant de l’obscurité suscitaient et comment le son de sa voix leur faisant la lecture faisait naître l’image de quelqu’un en train de peindre des images sur les murs à la lumière des bougies ou sur les branches des arbres à la lumière du feu. Il lui raconta comment sa voix structurait son monde à lui. »

 

Ce roman, je suis d’abord tombée sous le charme de sa couverture. Sa couleur, ce symbole ésotérique, cet oiseau aux ailes remplies des éléments essentiels de la terre. Puis la force poétique de son titre « les étoiles s’éteignent à l’aube » traduit de l’anglais « Medecine walk ». A eux quatre, il était certain que je ne pouvais que succomber à cette lecture. Et ce qui devait se produire arriva.
J’ai pris le temps de naviguer dans ces pages, de me laisser séduire par les mots, la force et les silences de la narration, cette longue mise en place d’une histoire de secrets, de non-dits. Je me suis laissée entrainer dans les saloons, les routes et chemins poussiéreux, les rencontres d’un soir.
J’ai gravi les pentes les plus caillouteuses, croisé des êtres aux pouvoirs chamaniques, à la tendre main accompagnante. J’ai cheminé, marché, bu des potions d’herbes qui apaisent les tourments, empêchent de retourner auprès de cette compagne alcoolique qu’est la triste bouteille. <
J’ai traversé les ruisseaux, les forêts. J’ai conquis ma terre indienne, entendu les ancêtres me murmuraient leurs chants, m’indiquaient la direction à suivre.
Puis j’ai lu la guerre, celle qui est combat, armes, mort avant de revenir au pays et de tomber amoureux de celle qu’il ne fallait pas. L’amour d’une vie. L’amour de la vie d’Eldon, la mère de Franck.

« … la plupart des gens s’en remettraient tout simplement au temps. Se figurant qu’avec les années les choses vont changer. Pour essayer d’oublier. Comme si l’oubli c’était en soi un remède. ça ne l’est pas. T’oubli jamais les trucs qui t’ont blessé aussi profondément. […] Qui peut évaluer ce qu’on est ? dit Becka. J’ai l’impression que notre vérité, elle est là où on peut pas la voir. Pour ce qui est de mourir, j’pense qu’on a tous le droit de croire ce qu’on veut. » 

Un récit intime, intimiste où le manque d’affection, la recherche de ses racines, l’ultime pardon sont les issues d’une vie. Une histoire simple, émouvante, poétique où le charme se lit à travers les traces indiennes. Bouleversant d’humanité, loyal, droit, d’une sensibilité infinie, céleste presque, une alchimie entre les éléments naturels et l’homme qui réapprend à se connaitre par la poésie qui se dégage dans ce paysage aux reliefs escarpés. Une beauté à couper le souffle. Une nature sauvage, inexplorée, reine sur l’homme. Une nature où règne le monde animal, le monde des chamans, le souffle du vent et des étoiles, ultime corps d’une haute terre indienne.       

 « Les histoires se racontent mot après mot. C’est quelque chose que ta grand-mère disait. Les histoires se racontent mot après mot. Peut-être qu’elle parlait de la vie. Toutefois, je n’étais pas assez attentif pour entendre cela. »

 

 

Les étoiles s’éteignent à l’aube
Medecine walk

Richard Wagamese

Zoé Editions