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« Fernand lui avait toujours dit qu’il condamnait, aussi bien moralement que politiquement, la violence aveugle, celle qui frappe les têtes et les ventres au hasard, corps déchiquetés aux aléas, coups de dés, la sordide loterie quelque part dans une rue, un café ou un autobus. S’il défendait les indépendantistes algériens, il n’approuvait pas certaines de leurs méthodes : on ne combat pas la barbarie en la singeant, on ne répond pas au sang par son semblable. » 

Ce roman…  Difficile de vous en parler. Difficile de vous dire sa puissance, sa force, sa maitrise, l’horreur et l’humanisme qui s’en dégage. « De nos frères blessés ». Toute la manipulation psychologique, l’outrance, le manichéisme d’un Etat qui se cache derrière des événements, des émeutes coloniales. Fort, dramatiquement fort. Profondément humain.  

Sous un matricule de prisonnier que l’on nommerait politique maintenant, Fernand Iveton va connaitre la descente aux enfers, la désinvolture d’un monde qui n’est plus le sien, la France, la déchéance d’un pays qui crie à l’indépendance, l’Algérie, la liberté, le droit et l’égalité. Jugé pour « tentative de destruction par substance explosible d’édifices habités ou servant d’habitations ».
Lui qui n’était que simple partisan de liberté, d’un indépendantisme frère des hommes, lui qui a  déposé deux bombes dans l’usine où il était employé (sans intention de blesser ou tuer puisqu’il les avait entreposées dans un atelier inoccupé), deux engins qui n’exploseront jamais. Un sabotage.
Lui le pacifique qui ne rêvait que de voir son pays, l’Algérie, devenir indépendante. Lui que les livres d’histoire, les grands hommes politiques ont tué par deux fois. Une première en le torturant et exécutant au petit matin, une deuxième en l’enterrant aux fins fonds de l’histoire d’une guerre sans nom, d’une guerre que le gouvernement français mettra longtemps à admettre.  

Un livre émouvant non pas par cette ligne de vie, les scènes de torture mais par sa force, sa narration, son indignation à montrer ce qu’est une Justice d’Etat, un fait de guerre écrit entre deux colonnes de journaux, un tribunal, une armée à la botte d’un gouvernement qui se voile la figure sur les exactions commises en temps de conflits. Fernand devient ce héros de guerre sous nos yeux, lui le simple homme, lui l’algérien de base, l’ouvrier qui n’aspirait qu’à la liberté, l’égalité et la fraternité entre frères d’un même pays. Lui qui refusait de voir en les hommes, un impossible amour, une impossible humanité.  

On oscille entre Fernand qui est un héros malgré lui, un homme qui se tait jusqu’à ce que les coups, les humiliations, les noyades, les électrocutions ne soient plus vivables, et un Fernand qui se raccroche à sa vie, sa vie d’avant, celle avec Hélène, son fil de Troie, son amour infinie envers sa femme.
On crie au scandale comme on crie à l’injustice lorsqu’on entend le verdict des juges face à la condamnation de mise à mort. On se révolte face au jeu de dupe d’un Président Coty et de son gouvernement. On s’arme d’un courage pour la défense d’une opinion, d’une liberté d’indépendance mais surtout pour l’instrument politique que Fernand devient : un pion dans le grand échiquier des horreurs inhumaines commises en temps de guerre par un Etat qui se disait Français.  

Un roman exemplaire, poignant, sincère et surtout d’une force humaine qui vous prend là, en plein plexus et qui vous marque à vie et à sang. Pour un premier roman, Joseph Andras fait preuve d’une maitrise, habileté totale.  

Et comme le souligne Nicole dans son blog « mot pour mot », « De nos frères bléssés » est une leçon d’histoire magistrale, humaine qui rend hommage à cet homme, à son courage, sa raison de vivre et de vouloir l’indépendance, de croire en une possible liberté, union entre frères. Percutant et humainement magnifique. Un livre fort par l’écriture qui est d’une maitrise totale, directe et à la fois poétique, lyrique, limpide, sincère. 
 

«  Personne n’ose encore la nommer mais elle est bien là, la « guerre », celle que l’on dissimule à l’opinion sous le nom « d’événements ».
« La lutte contraint l’amour au profil bas. Les idéaux exigent leur lot d’offrandes – combat et bleu des fleurs comme chien et chat. »
« L’alphabet a ses pudeurs. L’horreur baisse pavillon devant vingt-six petits caractères »
«  La mort, c’est une chose, mais l’humiliation ça rentre dedans, sous la peau, ça pose ses petites graines de colère et vous bousille des générations entières… »

 

A lire aussi chez Joelle. Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’insatiable Charlotte et des 68 premières fois, édition 2016.

 

De nos frères bléssés
Joseph Andras

Acte Sud

 

68 PREMIERES FOIS EDITION 2016