004070081

« La goélette prenait le large, débordante de ballots de papier. Comme autrefois les morues débordaient des vaisseaux à trois mâts à bord desquels Aimé, le père d’Etienne, revenait de ses campagnes de pêche sur le Grand Banc de Terre Neuve. Il rentrait à Saint-Suliac, dans sa Bretagne natale, après des mois sur la mer, le navire plein à fendre de poissons salés et empilés dans les cales. […]
Aimé aurait-il pu imaginer ses fils Etienne et Geoffroy devenir hommes de terre plutôt que de mer ? Bûcherons émérites piquant les billots plutôt que les morues ? Né dans la veille France, aurait-il pu croire que ses deux fils habiteraient un jour le premier village électrifié de leur coin d’Amérique, l’un gagnant sa vie comme employé d’une compagnie de pâtes et de papier, la Sullivan, l’autre, comme coureur des bois au nord du Nord ? »

 

C’est l’histoire de vagues, de marées, de ressacs qui frappent les falaises, les quais des ports où attendent les femmes de marins-pêcheurs partis conquérir la morue. C’est l’histoire de la mer, de l’océan et de celles et ceux qui décident de ne plus revenir sur le continent, partent conquérir un nouveau monde, le leur, un archipel ancré sur un bout de terre glaciale, une forêt de sapins où seuls les orignaux s’ébrouent et cognent leurs têtes contre les arbres afin d’aiguiser et porter fièrement leur couronne de bois.
C’est l’histoire de ces hommes, ces femmes qui de St Malo, La Rochelle rejoignent cette terre que l’on appelle Neuve, une terre pleine de promesses, et labeur et de vie. Une terre où tout est possible, l’amour, la force, le courage et la beauté primaire de la nature.
C’est l’histoire de Terre Neuve, ce bout de terre située à l’extrême Ouest des côtes bretonnes, cette ile au limite du cercle polaire du haut Canada. Les terres froides, l’extrême solitude des pêcheurs et chasseurs, un presque territoire à lui tout seul, un bout de minéral où nul ne peut survivre s’il ne connait pas, n’apprend pas à apprivoiser la grandeur d’âme de la Nature, ces forêts de pins, d’épinettes, ces caribous, ces poissons aux écailles d’argent et au loin dans la baie, les chants des baleines, la valse envoutantes des cétacés.  

Terre Neuve, ce caillou qui orne les souvenirs collectifs des pêcheurs de Terra-Neuva, cet Eldorado aux pouvoirs si forts et à la fois si durs.
Terre Neuve, cette ile de mémoire. Réputation des marins aux longs cours, ceux qui ont décidé de laisser aux confins de l’Atlantique, leur terre natale pour épouser ce caillou rugueux.
Terre Neuve, une histoire de racines aux goûts de terre, mer, cailloux, mémoire transmise telle une légende, une saga familiale.

C’est l’histoire d’Aimé, de Marie et de leurs enfants qui à leur tour, donneront naissances. C’est l’histoire d’une saga familiale aux doux parfums de Bretagne, de Charente Maritime et de ce bout de caillou gelé où rien ne se gagne facilement, l’histoire de la terre qui prendra possession sur la mer, ce territoire aux silences remplient de bruits de la nature, des cours d’eau où les poissons se dorent les écailles, où les orignaux sont les rois des forêts, où pour vivre, survivre il faut connaitre le bruit du fusil, le goût âpre du whisky et de la poudre, accepter la solitude, la détresse, la beauté sauvage de ce qui nous entoure. 

C’est l’histoire d’un petit caillou qui devra la mémoire d’une famille, ce caillou breton au goût de Terre Neuve. 

Un très beau roman sur la transmission, ce goût nostalgique des terres ancestrales qui nous composent, nous renforcent, deviennent nos territoires. Un gout de roses et de lilas du 18ème siècle qui nous enchantent par la beauté des mots, la force de la nature, un défrichement sauvage de nos mémoires habituées à un monde aseptisé.
Une plume poétique, enivrante, envoutante, une ivresse de la nature, du passage d’un monde à un autre, d’un territoire, de caillou à un autre.
Un roman où le monde semble s’archiver, nous rappeler à nos mémoires, faire des malheurs des bouts de bonheurs, une lumière, une ode à nos ancêtres. Un rapport à la nature où l’on trouve notre apaisement, la beauté du monde, la chaleur des humains.

C’est l’histoire de cailloux, ceux qui cognent les pieds, ceux qui sont aussi ces pierres qui deviennent des lieux de mémoire, de repos, ces petits tas qui nous ramènent à la terre, à la mer, aux galets qui ornent les plages, les criques.

 

« C’est fou, se dira-t-il plus tard, ce que la vie nous fait parfois des petites culpabilités idiotes, alors qu’il y en aurait peut-être de plus graves, petites culpabilités presque niaises, mais indélébiles comme des taches  de graisses sur un habit pâle, qui nous pourchasseront jusqu’au tombeau. »
« Soudain la bête grandiose est là. Les tempes de William battent la chamade. Chaque fois, comme la première. Il est sur la terre pour ça, rien que pour ça. Pour ces instants-là. La beauté, c’est de voir, voir enfin. Et tirer. On fait comme ça depuis que le monde est monde. On a besoin de cette chair. On a besoin de manger son cœur encore chaud. On a besoin de vivre, de se sentir vivre. On a besoin de gagner sur quelque chose.
Alors les hommes pleurent. Ils tombent à genoux. Ils disent la prière rouge des arbres. »

 

Le petit caillou de la mémoire
Monique Durand
Le Serpent à plumes (Mémoire d’encrier)