13466194_1613036742344289_2495634282838272871_n

« Tous les moi que je suis, enchâssés l’un dans l’autre depuis le tout premier. Toutes mes innocences dès le premier mensonge. Chacun enchevêtrée à chacune des autres. Tous les mensonges enchevêtrés d’innocence. Toutes les innocences érodées de mensonges, usées, flétries, et toujours aussi nues, fragiles, vraies, les mains croisées sur la poitrine frêle. Tous les moi ingénus, transparents obscurs, anciens, impurs, intacts Ils sont tous là. Tout le temps, tous les jours. Chacun parle, chantonne, ment, crie, joue, triche à son tour et simultanément. L’adulte qui est moi en sait plus sur l’innocence que l’enfant qu’il sera jusqu’à la fin. Et l’enfant sait tout du mensonge, et d’abord de celui qui se fait, depuis le début, à lui-même, de celui qu’il est. L’enfant sait tout du mal. 
E
t c’est l’enfant qu’on cherche, au long de notre temps, et c’est lui que l’on tue. Et tuer un enfant n’est pas tuer le mal. »

 

Je n’aurai jamais cru que ce petit roman m’aurait sauté à la figure telle une grenade explose à la gueule, dans les lignes adverses. Je n’aurai jamais pensé que cette lecture m’aurait autant bouleversée, questionnée, prise à parti. Un roman comme une arme, une petite bombe mise entre les mains.  

« On regarde les gens, on veut qu’ils soient comme nous. Comme nous voudrions être, comme nous croyons qu’il faut être.» 

130 pages explosives, insoupçonnables, terrifiantes, irracontables mais oh combien indispensables, essentielles. 130 pages où l’écriture concise, extrêmement bien tenue, fulgurante, poétique, tenace, nous raconte l’histoire, la pire, l’innommable, celle que l’on redoute tellement elle colle, poisse, englue nos racines, nous est transmise : le sexe, celui que l’on pourrait nommer de dégueulasse, pervers, ignoble, la violence que l’on peut connaitre, l’héritage donné par les liens du sang, la transmission, celle qui dérange, qui est cruelle, la cruauté, l’atrocité de ce que l’on appelle « les faits de guerre », l’absence de celui qui est parti pour combattre un ennemi, celui qui est devenu un soldat, un tueur, un violeur.
C’est de cette manière que l’on entre dans ce « Carré des Allemands ». Déroutant, dérangeant à l’extrême.  

« Qu’a-t-il fait à la guerre, Papa ? » Gêne. Réponse à mi-voix. « Il a fait la guerre avec les Allemands. Il s’est engagé à dix-sept ans. Il ne faut pas parler de ça » Pas de pourquoi, pas d’explications. […] Pourquoi s’engage-t-on à dix sept ans ? Pour voyager. Pour quitter la pauvreté, le pavé, le métro. Pour vivre une aventure. Pour vivre tout court. Même si voyager, vivre, c’est faire la guerre, cette guerre-là, même si cette guerre là, c’est aider à tuer des hommes, des femmes et des enfants. La guerre, sa guerre c’était ça. Un monde devenu obscur. Il a pénétré, s’est engagé sur la face noire. Là, tout est possible. Tout peut se faire. Et c’est ce qu’il a vu faire, ce qu’il a laissé faire. Ce qu’il a fait. Je ne sais pas.» 

Cinq carnets comme un journal intime, un journal de faits et de gestes d’un homme et de son fils. Un journal de guerre où l’on consigne les atrocités, les doutes, les questionnements, la perversité des actes commis et la chape qui s’abat sur celui qui a agi et sur sa descendance.
On a beau de se dépêtrer dans ce qu’on lit, se dire et rappeler que ce n’est pas nous, cela ne nous appartient pas, les questions, la peur, l’ignoble s’engouffrent,. Ils en deviennent une nécéssité, nous renvoient à nos propres peurs, bouleversements.  

Superbe. Magnifique et terrifiant. Indispensable.

Est-on bourreau, victime, simple témoin de ce que l’on devine être une quête de celui qui est demeuré absent durant l’enfance du narrateur ?  Qui était ce père, ce fantôme à l’uniforme vert de gris, à l’uniforme des engagés dans la Waffen SS ? A-t-il commis les pires actes, sali à tout jamais la mémoire d’une famille ? Est-ce lui qui est passé devant cet enfant qui dévorait la terre comme on ronge un os pourri ? Est-ce lui qui a mutilé, violenté les corps de femmes qui sentaient bon le printemps ? Est-ce lui qui a inscrit dans son histoire personnelle, l’histoire avec un grand H, qui en a fait un homme ni pire, ni meilleur qu’un autre mais qui traine en lui cette grenade qui pourrait  exploser à n’importe quel moment, qui pourrait devenir terrifiante, bouleversante ? Et pourquoi cette terreur génétique reste jusqu’à s’engouffrer dans cette cave qui sert de refuge au narrateur ? Une cave où le seul compagnon qui lui rend visite, est un chat qui lui rappelle l’existence primaire de la vie : la chasse, le meurtre gratuit d’animaux, de proies qui n’arrivent pas à se défendre devant les griffes, les serres de la terreur.  

« Il faudrait ne pas juger. Puisqu’on ne sait pas tout, qu’on ne saura jamais tout. L’histoire jugera. Elle l’a déjà fait : des parias, des renégats, des traîtres, des repris de justice. Des paumés. L’histoire, c’est moi, c’est vous. L’histoire qui jugent, ce sont les gens qui suivent, voilà tout. » 

Peut-on lire un livre qui aborde l’inhumanité, la pire, l’immondice de la chienlit et en aimer autant le récit, la narration, la plume ? Peut-on tomber dans cette écriture comme on tombe dans l’innommable pour en ressentir toute la beauté, la poésie, contrer la violence en y écrivant intensément ? La réponse est oui.  
Je ne pensais pas que ce récit me mènerait aussi loin, aussi profondément dans la beauté de l'horreur, dans la puissance à décortiquer les rouages de ce qui peut-être au fond de nous, de nos dérives guerrières, de nos malgré-nous.
Je ne pensais pas que j’en arriverais à courir chez mon libraire, me procurer ce roman tellement il est indispensable, puissant, fort, dérangeant mais nécessaire. Nécessaire oui car terriblement vrai, poignant dans sa quête à saisir la vérité, les silences dérangeants, la mise à plat de nos tripes qui fait qu’on se pose la question du moment où tout bascule, où l’ignoble est là dans sa plus pure violence.  

Un livre nécessaire oui, pour montrer à quel point il faut continuer de s’interroger, écrire sur ce que l’on ne peut nommer, montrer afin de ne pas oublier, qu’il est nécessaire de rappeler ce que la terreur peut exercer, sur ce que l’homme est capable dans les pires moments d’une vie de guerre, sur ce que l’on peut être, sans jugement, juste avec cette part d'héritage qui nous incombe. Un livre comme un remède sur la beauté cachée que le monde nous offre, nous plonge dans l’abject pour en ressortir vivant, fort, miraculé. Un livre intense, poétique, dense. Un livre rare, dérangeant, déroutant mais qu’il faut lire.

Un livre qui me fait dire que les 68 premières fois servent aussi à cela : secouer, mettre en avant des œuvres que nous n’aurions pas regardé, lu, pris dans nos mains.
Un livre qui est maintenant dans ma bibliothèque au côté de
«De nos frères blessés » de Joseph Andras ou « Quelques roses sauvages » d’Alexandre Bergamini.
Un livre qui nous sonne, nous interpelle et en devient essentiel, capital.  Un livre comme une œuvre littéraire qu’il ne faut pas oublier, comme ces sépultures qui ornent les cimetières et sur lesquelles personne ne se penche de peur de secouer le passé. Superbe.  

« Dans chacun d’entre eux, il y a quelque chose en moi où je me retrouve. Ont-ils quelque de moi ? De ce quelque chose qui mijote en moi, qui gueule dans la nuit ? » 

 

 

A lire aussi chez Noukette, Nicole, Virginie, Albertine, Nathalie. Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’insatiable Charlotte et des 68 premières fois, édition 2016. 

 

 

Le carré des Allemands
Jacques Richard
Editions de la Différence 

 

68 PREMIERES FOIS EDITION 2016