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 « Quand un homme fuit son pays, c’est toujours pour trouver une vie meilleure… Mais la route est longue et difficile. L’exilé s’épuise tant à survivre qu’il en oublie la raison pour laquelle il est parti, ce qu’il cherche et même qu’il est. Il n‘est plus qu’un corps qui marche… C’est à ce moment-là quand il est le plus vulnérable, que la maladie l’attaque. Elle va s’en prendre à ce qui fait de lui une personne singulière,  à son histoire, ses souvenirs…A vrai dire elle achève ce que l’exil a déjà entamé… […] Ce sont des souvenirs perdus… Quand l’exilé meurt, tous ses souvenirs s’échappent de sa bouche et s’envolent. »  

Peu de mots me viennent à la lecture de cette bande dessinée. Peu de mots car tant d’hommes, de femmes sont dans les mots lus, les illustrations dessinées. Peu de mots car l’exil ne se raconte guère fcilement : il est souffrance, dur, réalité, vérité  d’une fable que l’on tente de ne plus voir, croire, entendre. Il est dédale, perte, interdiction, bravoure.
Difficile de vous parler de cette histoire tant elle vient remuer nos tripes, balancer la quête criante de l’exil, de ceux que nous nommons les réfugiés. Difficile de vous conter, résumer l’histoire tant la vie n’a jamais autant tenu qu’à un fil, une ombre, un lambeau de vêtement, un oripeau d’espoir, une parole donnée, un mirage entrevu, un naufrage annoncé. 

Difficile oui.

Je ne sais comment vous la résumer, vous en parler tant on ne résume pas l’exil, la rechherche d'un asile, la fuite de ces hommes et femmes, enfants qui marchent, partent d’un pays en feu, en guerre, en larmes et sang, en morts. Difficile de vous en parler tant l’épreuve de vie, les déserts, les traversées s’apparentent non pas à une aventure mais à une épreuve encore, toujours, de traverser de frontières interdites, de marches dans des paysages arides et torrides, de navigation sur des océans où les sirènes des eaux profondes viennent vous embarquer, où les marchands de cauchemars achètent les rêves sans aucun scrupule, avalent et broient ceux qui n’ont plus rien à perdre .

Difficile et tellement magnifique, nécessaire, vitale. Sublime.

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L’histoire d’un frère et de sa petite sœur. L’histoire d’un Petit Pays où l’on vivait en paix jusqu’à l’apparition de cavaliers sanguinaires, fouilleurs et extracteurs d’un sous-sol riche en ce quelque chose que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Sur ordre des dirigeants du Grand Pays, ils pillent, ravagent, tuent, violent saccagent le Petit Pays et contraignent les habitants à fuir, trouver un endroit où ils pourront vivre, perdurer l’histoire de leur contrée, demander l’asile.
Tout commence dans cette salle d’interrogatoire où un petit homme tenant à peine assis sur une chaise bien plus grande que lui, doit raconter son histoire. L’histoire de son exil, de sa fuite, de ce « voyage » sans nom qui l’a mené de son Petit Pays au Grand, de sa verte contrée à ces portes de pays qui se ferment à son arrivée, de ces ombres qui le suivent, qu’il est le seul à entendre et qui le force à avancer, toujours, pour vivre et ne jamais oublier les êtres qu’ils l’accompagnent dans sa fuite, sa quête d’un Pays qui voudra bien enfin l’accepter, ouvrir ses portes et frontières, ses placards où s’entassent tant d’identités archivées, remplies d’espoir qu’un jour peut-être la paix règnera dans leur âme, leur cœur.  

« Vous êtes dans la salle d’attente. La salle d’attente est l’endroit où l’exilé attend. Il attend quoi ? La suite des évènements. Cette longue attente va de  « longue » à « très longue ». La salle d’attente doit être propre. On vous nourrit trois fois par jour et vous devez pouvoir y faire vos besoins en toute dignité. Important ça la dignité ! Quant à votre confort psychologique, il sera clairement négligé. N’oubliez pas : le but n’est pas de vous donner envie de rester. »
 

Une sublime bande dessinée juste essentielle, nécessaire. Un récit où se côtoie l’onirisme, le fantastique d’un monde qui n’a jamais aussi bien ressemblé à notre monde actuel. Un roman graphique où la volonté de vivre, la volonté d’un monde meilleur, la force et la volonté de combattre sa haine, son mal, ses faiblesses font face à nos pires travers  d’homme occidental.  

Un superbe récit rempli d’humanité, de beauté et de poésie. Il y a du Murakami dans Les ombres. Il y a du Hugo chez Zabus et Hippolyte. Il y a du Jabbar Yassin Hussin, ce poète irakien qui a fuit, a été torturé par le régime de Saddam Hussein pour ses écrits. Il y a la vie, la souffrance, la stérilité de celui qui recherche l’asile comme on recherche le sésame qui donne le droit de continuer à  vivre.

 

 

Les Ombres
zabus et Hippolyte

Phébus