C’était lundi, alors, comme les autres lundis, je suis allée faire les courses.

La caissière m’a souri lorsque je me suis présentée devant elle. Ça va madame Lefebvre, en forme, et elle a commencé à biper. Quatre yaourts à la vanille, biscottes, lentilles, foie de morue, fromage, je prends toujours à peu près la même chose.  
Après le coulommiers elle a levé sur moi un regard moqueur. Elle connaît ses clientes. Elle sait leurs goûts et leurs misères. Parfois, elle donne un conseil. Goûtez les fraises, madame Lefebvre, elles sont vraiment top. Elle dit ça, top. Je suppose que ça veut dire que ces fraises l’ont rendue joyeuse.

Cette femme est la seule avec qui j’échange plus de six mots d’affilée. À celle qui fait le ménage dans l’immeuble je donne du bonne-journée-madame, à la boulangère une-baguette-s’il-vous-plaît. Chez le boucher, la bavette remplace la baguette. Et puis voilà.  
Avec elle, c’est différent. Elle travaille ici depuis des années et, aux heures creuses, on a le temps de parler.  
Elle pose des questions. Elle se souvient de tout. Alors, ce scanner ?
Elle remarque les détails. Ah, cette chemise rose ! Ça fait au moins deux mois que vous ne l’aviez pas mise et ça me manquait, madame Lefebvre.
Elle dit ça aussi, ça me manquait.

On est plusieurs, ici, à être fidèles à une seule caissière. Celle-ci s’appelle Corinne, c’est écrit sur son badge. Quand j’y pense, je ne sais rien d’elle que ce prénom-là, avec la couleur de ses yeux, d’un vert pâle de piscine, son rouge à lèvres vif, impeccablement appliqué, ses mains petites et gonflées, sa poitrine de jeune fille.

Corinne ne méprise pas les vieux, même s’ils achètent peu et gauchement.

- Madame Lefebvre, je crois que vous oubliez quelque chose…

Je n’ai pas compris tout de suite. Elle me regardait en penchant la tête, avec un sourire enfantin.
Elle a bien vu sur mon visage. Alors, du bout des doigts, elle a eu ce gracieux mouvement d’éventail de chaque côté des ailes de son nez.
Je me suis reculée d’un pas. Elle mimait des moustaches.
J’avais pris un coup au milieu du ventre et, soudain, une eau s’est mise à monter en moi, effleurant la bouche, les narines, les yeux, menaçant de me noyer au-dedans.

Elle a enfoncé le clou.  

- Madame Lefebvre ? On l’a oublié ?

Elle avait raison, Corinne, d’une certaine façon. J’avais fait le tour des rayons sans jamais penser à mettre dans mon panier, comme je le fais depuis si longtemps, quatre boîtes de pâtée pour chat.

Son corps était raide lorsque, deux jours plus tôt, je l’avais découvert. Allongé par terre au pied de son fauteuil, comme s’il n’avait pas eu la force de s’y hisser. J’ai noté la teinte, la structure changée de la fourrure. Sur son flanc les poils formaient des amalgames étranges. Ses pattes étaient longues et cintrées. Peut-être, au dernier souffle, s’était-il apprêté à bondir au-dehors de la vie.
Je l’ai poussé du bout du pied. Il était si léger. J’ai eu l’impression qu’il blessait le sol avec la raideur de ses os.
Je suis retournée me coucher.
Il était sec, sec, le mot me cognait tandis que j’enfouissais la figure dans mon oreiller sans qu’aucune larme ne me vienne, comme si moi aussi j’étais sèche. 

Quand je me suis relevée le Vieux Pépère habitait mon corps, son squelette s’y était glissé. Son crâne, avec ses vieilles canines brunes, loge à présent dans ma tête. À l’intérieur de mes bras, de mes jambes, ses quatre pattes se sont faufilées. De sa queue je ne sais que faire, où la placer, comment l’enrouler en moi. De temps en temps je la sens battre contre ma colonne distordue.

- Le Pépère…?

J’ai bredouillé. Une fois de plus, j’étais prise en faute de ne pas savoir dire, de ne pas laisser voir. À travers ma peau pourtant transparente, la silhouette du Vieux Pépère était devenue mon secret.
J’ai trotté les quelques mètres qui me séparaient du rayon, j’ai attrapé les boîtes, les mêmes que d’habitude. Le type qui faisait la queue derrière moi me suivait des yeux, s’agaçant. Les vieux et leurs gestes d’oiseaux impatientent toujours les plus jeunes.
Sans la regarder j’ai remercié Corinne, j’ai payé et j’ai déguerpi. Je me sentais voleuse, traîtresse.

Plus tard, j’ai sorti les courses sur la table de la cuisine. Il y avait, pour finir, ces boîtes prisonnières d’une coriace pellicule de plastique. J’ai pris le couteau à manche en corne dans le tiroir et j’ai percé la membrane.

Ça m’a aidée à pleurer un peu.

Depuis, chaque lundi j’achète mes trois ou quatre boîtes de pâtée pour chat. Je souris à Corinne qui me sourit aussi, on discute de tulipes, de grêle, de laine qui bouloche. Tout est rentré dans l’ordre.
En revenant, je fais un détour pour poser le pack devant la bicoque de cette femme qui nourrit les matous du quartier. Si elle me voit, elle sort sur le pas de sa porte et on parle cinq minutes.
On parle de plus en plus.
Ça fait drôle, mais peu à peu les mots me reviennent. 

Après, le Vieux Pépère et moi on rentre à la maison. Devant la porte de l’immeuble, je le sens encore ronronner dans mon cou.

 

Angélique Villeneuve est à elle seule, une palette, de mots et d'émotions de lecture. Elle est l'auteur notamment de ce si beau roman "Les Fleurs d'Hiver", "Grand paradis", ou l'émouvant et fragile "Nuit de septembre" mais aussi de livres jeunesse dont le gustatif et petit bonheur de "Le festin de Citronnette" et "Le doudou des bois" qui paraitra chez Sarbacane le 24 août 2016.

 

Comme un Lundi
L’été sera chaud
Ma bib à partage
Le blog du petit carré jaune

 

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation !)

IMG_0571 nb

©Sabine Faulmeyer