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« Un jardinier me fait remarquer que c’est en automne qu’on perçoit la vraie couleur des arbres. Au printemps, l’abondance de la chlorophylle leur donne à tous une livrée verte. Septembre venu, ils se révèlent revêtus de leurs couleurs spécifiques, le bouleau blond et doré, l’érable jaune-orange-rouge, le chêne couleur de bronze et de fer. » 

On ne résume pas Marguerite Yourcenar non parce que cette romancière, auteure est au-delà des mots, au delà de la statue d’icône, immortelle de l’écrivaine mais parce que lire ses écrits, revient à se plonger dans ce qu’est la littérature au plus intime, soi.  

On ne parle pas de « Ecrit dans un jardin » comme d’un roman. Non, on le savoure, précieusement. On s’installe face à cet arbre, cette nature, cette ruralité, ce paysage qui est nous, nous compose, nous donne notre sève, nous offre la vie.  

On s’installe en douceur et silence à la table de cette Grande Dame. On la regarde, on entend sa plume gratter la feuille blanche. Elle pioche les mots, bine l’encre, ralenti et augmente le rythme au fil des saisons et du souffle de l’air. Elle ondule la phrase comme elle sème au vent, les graines d’où jaillira la récolte du jour.  
On s’accoude au bois de la table mais on aurait pu aussi s’adosser au tronc de l’arbre, cet arbre où la sève monte, descend au gré des élans, du  feu intime et de l’eau précieuse.  

« Rien ne m’a plus aidée à comprendre les phénomènes naturels que les deux signes hermétiques qui signifient l’air et l’eau, puis, modifiés par une barre qui en quelque sorte ralentit leur élan, symbolisent le feu moins libre, lié à la matière ligneuse ou à l’huile fossile, et la terre aux épaisses et molles particules. L’arbre inclut dans son hiéroglyphe tous les quatre. Accroché au sol, abreuvé d’air et d’eau comme une flamme ; il est flamme verte avant de finir un jour, flamme rouge, dans les cheminées, les incendies de forêts, et les bûchers. Il appartient par sa poussée verticale au monde des formes qui s’élèvent, comme l’eau, qui le nourrit, à celui des femmes qui laissées à elles-mêmes, retombent vers le sol. »

Comme nous le rappelle Marguerite Yourcenar « Connais tu une plus sage et plus bienfaisante méthode d’exister ? » que celle qui nous relie à une eau simple, fraîche qui coule d’une source perdue, que celle qui consiste à respirer cet air qui nous remplie de joie et de vie. N’est-il pas plus important de jouir de ces couleurs et ces sons qui nous transportent à la simple vue d’un arbre qui tend ses branches comme on tend ses bras vers la lumière du feu divin ? On se protège sous les feuilles, les mots, on sent la vie s’immiscer dans nos pores, sous notre derme. Les racines s’enfoncent en nous, les branches nous enveloppent de leurs forces. On touche le nirvana.

 « Les racines enfoncées dans le sol, les branches protectrices des jeux de l’écureuil, du nid et des ramages des oiseaux, l’ombre accordée aux bêtes et aux hommes, la tête en plein ciel. Connais tu une plus sage et plus bienfaisante méthode d’exister ? »

Et pourtant d’un seul coup, on ressent la dureté de la vie, la scie qui pénètre nos entrailles comme elle tranche, abat, tue celui qui ne peut fuir. Le sursaut de révolte nous habite, l’horreur se dévoile. La pyramide de vert s’abat sur le sol. Son équilibre est déséquilibré. La nature est menacée ni par le vent ou l’œuvre d’une divinité mais par l’action d’un hérétique, d’un être hermétique à l’œuvre de la terre, les dents d’une scie tenue par un homme fait de chair et de sang.  

L’eau qui nous irrigue soudain descend, rebondit vers le haut en cascade de mots, en cette gerbe d’écrits qui devient vapeur, fumée, âme. On foisonne de cette eau, on condense la prose, on frissonne sous la paroi verticale mise à nue. L’arbre devient rocher, minéral, charbon, amalgame de composites et de sédiments charriés au fil des siècles.

 « Ton corps aux trois quarts composé d’eau, plus un peu de minéraux terrestres, petite poignée. Et cette grande flamme en toi dont tu ne connais pas la nature. Et dans tes poumons, pris et repris sans cesse à l’intérieur de la cage thoracique, l’air, ce bel étranger, sans qui tu ne peux vivre. » 

Magnifique ouvrage que « Ecrit dans un jardin » de Marguerite Yourcenar. Magnifique. Comme une méditation de la ligne, des mots et du profond amour qui nous lie, nous relie à cette nature, ces arbres, cette eau, ce feu qui nous sont nécessaires comme l’air nous est vital. Somptueux. Inoubliable. Essentiel. 

 

Ecrit dans un jardin
Marguerite Yourncenar

Editions Fata Morgana

 

 

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