J’ai neuf ans. Dix peut-être. Devant le petit-déjeuner. C’est comme ça. Devant le petit-déjeuner. Tartines-pain-beurre-confiture. Fraise et moi petite. C’est dimanche ou mercredi. Jour sans école sans aucun doute. Ma mère parle. Elle raconte les histoires de son enfance. Ou celles de sa grand-mère et de son arrière-grand-mère aussi. Elle dit. Elle transmet. Mémoire de l’une à l’autre. Des unes aux autres. J’écoute. N’en perds pas une miette de petite fille. Ni de mes tartines ni de la mémoire renouée. J’écoute les vies d’autrefois. Enfance pain-maïs-sans-beurre-ni-confiture. Enfance de petits riens. Poupées en épis. Colliers de fleurs. Courses d’escargots ou de libellules. Les mouches auxquelles on enlève les ailes. Les veillées tard bien tard dans le soir à écouter les histoires. Ma mère parle de ces jours d’avant. Je l’imagine dans sa blouse de petite fille. Sabots aux pieds. Sabots de rien du tout. Avec sa tête de maintenant mais en plus petite. Je ne lui vois pas une autre tête que la sienne. Ma maman est maman depuis toujours. Elle me dit avoir été petite. Mais c’est moi qui le suis.

Ma mère parle. Je voyage avec ses paroles. Elle parle de son pays avec ses mots à elle. Ma mère ne prononce pas tous les mots comme les autres mamans. Elle ne dit pas autoroute mais aoutoroute. Elle me dit de mettre ma coulotte et mes guédasses. J'aime bien son accent. Il chante. Je suis super fière d’avoir une maman espagnole. Ils l’appellent comme ça les copains de l’école « l’espagnole ». N’empêche que cela les intrigue. Cela change d’une mère normande. Cela fait très exotique. Puis l’Espagne c’est plus chaud que la Normandie. Ils me demandent sans cesse de leur parler en espagnol. Je parle une langue étrangère. Deux langues qui se mélangent l’une dans l’autre. Mon espagnol est aussi galicien. Pour moi c’est presque pareil. Je parle notre langue. 

Nous ne parlons pas l’espagnol à la maison. Quand ma mère parle galicien nous nous cachons. Mon frère ma sœur et moi la petite. Quand elle râle en français on a l’habitude. On pouffe de rire dans son dos. Mais si elle dit des gros mots dans sa langue il ne vaut mieux pas rigoler. Elle dit des choses comme me cago en diola ou coño ou carallo. Les gros mots sont interdits en France. Pas en Galice. Nous ne parlons pas espagnol à la maison car mon frère à trois ans a passé trois mois chez ma grand-mère. Au retour il ne parlait plus français. La maîtresse a dit : « en France, tu parles français ». C’est comme ça qu’on n’a plus parlé notre notre langue chez nous. En France on parle français. Passés la frontière on parle espagnol à moitié galicien. 

 

Mon abuela joue aux cartes espagnoles avec moi. Ma grand-mère n’aime pas perdre. Elle rit beaucoup quand elle gagne. Parfois, je ne sais pas à quoi elle pense. Elle me fait des œufs sur le plat et des frites tous les soirs. Elle sait que j’aime les bocadillos de chorizo à quatre heures. Elle me montre les poussins. On les prend dans nos mains. On passe des heures à retirer les puces aux chiens. Mon grand-père descend tous les jours de la montagne avec des arbres sur le dos. Travaille dans les champs. Avec les bœufs et la charrue. L'abuelo ne sait pas parler castillano. D’ailleurs il ne sait pas écrire. Seulement signer son nom. Cela lui arrive de me donner une pièce de cent pesetas. Alors je m’achète une glace au bistrot de l’autre côté de la route. Au pied de la montagne. L’été s’écoule. C’est bientôt la rentrée des classes. Je rêve en espagnol. 

En Normandie nous avons peu de famille comparé à l'Espagne. Le dimanche aucun déjeuner chez mémé ou tata. Mes grands-parents paternels vivent dans le Cotentin. Mon père est fils unique. Peu de cousins de mon âge. Ma famille vit en Espagne. Nous vivons en France. Pour le travail disent mes parents. Ma mère est venue à Paris à l’âge de vingt ans. Elle est partie sans se retourner. Elle ne voulait plus du travail de la terre. Ni laver le linge au lavoir. Elle voulait apprendre l'histoire et la géographie. Faire le tour de l'Europe. Elle voulait étudier les sciences et les mathématiques. Elle a appris le français. Elle a rencontré mon père. Elle a fait le tour de France. Elle ne veut pas retourner dans son pays. Elle a choisi de vivre ici. Et nous sommes français avant tout. Mais on se sent aussi espagnols.

 

J'ai neuf ans. Dix peut-être. Devant le petit-déjeuner. C'est comme ça. Devant le petit-déjeuner. Tartines, pain-beurre-confiture. Fraise et moi petite. J'écoute les histoires de ma mère. Je les gobe et les avale. Je prends tout. Ne rejette rien. Je demande aussi. J'en veux plus. J'aime ces histoires de famille et puis les vieilles photos. Je reste des heures devant celles de ma grand-mère jeune-fille à me demander si c'est bien elle. Sur l'une elle est bien mise. Robe longue et sombre. Elle a devant sa jupe les mains qui se rejoignent sur un sac. On voit la finesse de ses doigts. Elle aurait pu être pianiste. On remonte vers le visage. On devine ses yeux clairs. Elle a les yeux verts comme un chat dit tout le temps ma mère. Et c'est rare les yeux verts qu'elle ajoute. Elle est belle. Incroyablement belle. Mais je ne la reconnais pas. Je me regarde dans la glace. Je me vois. Je suis petite. Je n'ai pas de rides. Je suis petite fille pour toujours. Ma grand-mère avec ses rides d'aujourd'hui ne peut pas avoir été jeune. Ses yeux sont verts à jamais. Quand je serai vieille je ne me reconnaîtrai pas. 

 

Chaque fois que ma mère parle au petit-déjeuner je suis en Espagne. Ma mère parle toujours de là-bas. Et quand elle est là-bas elle parle d'ici en disant là-bas. Là-bas cela me donne l'impression que c'est loin. Ici c'est ici. Mais quand je suis là-bas je ne suis pas ici. Ma mère est née là-bas mais habite ici. Elle dit que là-bas ce n'est plus chez elle. Ici ce n'est pas chez elle non plus. Elle ne veut plus retourner vivre là-bas. Mais elle ne veut pas vivre ici toute sa vie. Elle dit qu'il n'y a pas assez de soleil. Elle dit qu'elle veut vivre dans le sud. Un autre pays mais qui est en France. Elle dit que dans le sud elle aura tout le soleil qu'elle voudra. Ici il pleut. Parfois toute une journée. Parfois des jours entiers. Elle ne veut plus vivre ici et elle ne veut pas vivre là-bas. Comment s'appellera alors son là-bas dans le sud. Comment s'appellera notre ici dans le sud. Comment appellera-t-elle le sud.

Ma tartine de pain dans le lait. La confiture au fond. La rattraper avec ma petite cuillère. Ma mère me parle. Cela tourne en boucle. Toujours les mêmes matins reviennent. Aujourd'hui est spécial. Ma mère dit que mon abuelo galicien n'est pas mon vrai grand-père. Le vrai vit à Cuba. Il est parti là-bas ma mère n'était pas née. Cuba c'est une île. Ma mère abandonnée avant sa naissance. Ma grand-mère. Son ventre rond. Son visage ravagé de larmes. J'entends Cuba. J'entends une île. Je vois un bout de caillou et un palmier. Je vois les magazines et les verres emplis de pailles et de glaçons. Je vois l'eau claire. Le soleil. Il a la belle vie le grand-père sous les palmiers. Le cœur me monte dans la gorge. Mon abuelo n'est pas mon grand-père. C'est un autre.
Le vrai je ne le connais pas. N’est jamais revenu. Ne reviendra jamais. Enfermé sur une île. Une île sans clé mais enfermé. Quand je m’enferme dans ma chambre je peux en ressortir. Lui il ne peut pas. Sa prison n’a ni mur ni clôture. Il bronze au soleil sur un transat. Tongs. Chapeau de paille. Sous un palmier. Toute la journée à se reposer. Que peut-on faire sur une île ? Je l’imagine en Robinson. Il vit tout nu. En peau de bête. En maillot de bain. Il doit pêcher pour manger. Chasser. Cueillir des baies. Des fruits sauvages. Braver vents et marées. Tout seul sur son île. Je dévore le livre de Daniel Defoe. Puis celui de Michel Tournier. J’espère que mon Robinson a aussi son vendredi. C’est difficile de comprendre pourquoi le grand-père est parti pour s’enfermer là-bas. Cuba c’est là-bas aussi pour ma mère. Plus loin que la Galice. 

 

J’ai neuf ans je me demande comment on peut vivre avec une branche en moins dans son arbre. J’ai l’impression d’être un mouton sur trois pattes. Alors je marche à cloche-pied voir ce que cela fait. Je reste en équilibre sur une jambe. Mais jamais bien longtemps.  Je me colle au gros marronnier à côté de l’école. Je tente de l’écouter. Je lui demande de recoller la branche manquante à mon arbre. Je n’entends que du vent. Un bruit de feuilles. Du silence. Les arbres ne sont pas parfaits. Le mien ne l’est pas. Il est rempli d’histoires. Ma mère en dira d’autres. Je l’écouterai encore. Mon monde est tout en couleur. Celui de mes anciens est moins rose. Parfois je pleure à leur place. 

Ma mère a sa langue maternelle mais elle ne la parle pas tous les jours. Après vingt ans, elle cherche certains des mots de sa langue quand elle la parle. Elle ne doit plus rêver avec sa langue à elle. Elle rêve français. Ma mère ne parle pas tout à fait ma langue non plus. Son français est chantant. Ses prononciations imparfaites. Ma langue n'est pas celle de ma mère. Ma langue n'est pas maternelle. Ma langue est paternelle.

 

Neuf ans je parle français parfaitement. Espagnol je comprends beaucoup. Je joue. C'est une langue pour les vacances. Pour la famille. Je ne sais pas vraiment bien rouler les R. Je mets les accents aux mauvais endroits. Je confonds des mots gallegos avec des castillanos. J'apprends de nouveaux mots tous les jours. Je ne sais ni conjuguer ni les règles de grammaire. Les français pensent que l'espagnol c'est facile. Il suffit de mettre des O et des A à la fin des mots. On ne dit ni pantalono ni chemisa ni maisona ni fourchetta ni saluto ni filla. Des mots se ressemblent comme piscina libro lectura playa. Des mots n'ont rien à voir comme bocadillo abuela gallina cerdo. Par contre on dit dormir television sofa papa mais pour maman c'est mama. Ces mots m'ont bercée bien avant ma naissance.

Un mot est coincé dans la gorge. Peut-être qu'on l'a oublié ou qu'il est difficile à prononcer. La rota, la erré ne veulent pas sortir et le mot est différent. Cela donne un autre mot. Poire au lieu de chienne par exemple. On ne nous corrige pas. C'est déjà pas mal qu'ils pensent. Eux ne font pas l'effort dans notre langue. Je ne comprends pas qu'ils disent avec leur accent et ça sonne différent. Et mon accent, comment l'entendent-ils ? Ici c'est ma langue du passée, celle qui nourrie mon sang et pourtant j'y suis étrangère.

 

Je vois une île depuis la plage. Elle n'est pas si loin. Je peux l'atteindre à la nage. Ou peut-être à pied à marée basse. Mon grand-père peut s'y trouver. Alors il n'a plus l'excuse de ne pas revenir. Est-il parti aussi loin qu'il aurait tout abandonné ? Comment fait-on quand on part si ce n'est pour jamais se retourner ? Je pourrai moi aussi m'en aller à la nage sur cette petite île que je vois face à la plage. Je me nourrirai de coquillages, de poissons et de sable. Je ne sais pas si je n'aurai pas envie de revenir jamais. Mais je suis une fille de la terre ferme. Je ne veux pas tourner en rond sur une île. Je veux l'espace des grandes plaines, les routes à perte de vue. Je veux la terre et le ciel face à moi, à gauche à droite et derrière moi. La mer, les océans, c'est dedans sur ma ligne d'horizon. 

La frontière est une ligne invisible. D'un côté la France de l'autre l'Espagne. Et ce n'est plus la même langue. Même les arbres parlent la leur. Quel charabia les arbres. Un mélange de vent et d'océan dans les branches. Ils se coupent la parole branches entremêlées. La frontière c'est comme gravir une montagne à pied. La montagne nous monte sur la langue. Elle se fait lourde et puis légère. Coule dans les rivières se déverse dans l'atlantique sans faire de vagues. Les odeurs surtout. Eucalyptus champs de maïs océan mêlés. Ici ou là-bas chaque sens est en éveil. Mais qu'est-ce qui change vraiment au fond ? Mes cousins parlent galicien. Je leur réponds en français. En espagnol. Une barrière de langue. Nous ne vivons plus la même terre. Mais nous sommes de la même lignée. 

 

Au moment de presque partir : penser en espagnol. Dormir en espagnol. Etre en espagnol. Ne plus savoir comment dire ses phrases en français. Les penser dans son autre langue puis les traduire. L'autre langue est la plus ancienne. Elle remue dans les veines depuis longtemps avant la naissance, nourrie par le cordon ombilical. Même étrangère on l'a reconnue sans l'avoir encore parlée. Cette langue que l'on porte et qui n'est pas la seule. Cette autre portée par autant d'ancêtres aussi. La langue venue d'autres langues. Langues portées en nous depuis combien de temps déjà. Nous avons toutes les langues en nous mais en parlons qu'une seule. Nous enfermer dans une seule et comment. Chacun vient de quelque part. Ne peut pas venir d'ailleurs. Nous nous attachons aux provenances. Nous traçons nos frontières et délimitons nos langues. Nous oublions que nous venons d'un seul et unique endroit. Un endroit où le bruit de l'eau est plus clair que le cœur.

 

Partout on pourrait se sentir chez soi mais nous ne le sommes pas. Nous sommes d'ici et d'ailleurs, mais on nous fixe quelque part. Chacun doit venir de quelque part et qu'est-ce que cela veut dire ? D'où je viens si je suis née dans un village où aucun de mes ancêtres n'est passé ? Est-ce que je viens d'où vient ma mère ou est-ce que je viens d'où vient mon père ? Est-ce que je viens de là où je vis ? Un pays, une ville, un quartier, une maison bien précise. Chacun questionne, demande d'où nous sommes. Chacun cherchent les signes, un accent, une peau ou des yeux. Ne devrions-nous pas être de partout, d'ici et de là-bas sans rien qui nous distingue ? D'ici ou de là nous sommes tout aussi bien. Nous prenons racine, nous semons des graines. Nous sommes des fleurs.

 

 

 

Cécile Guivarch c’est Renée, « Renée en elle ». Je suis entrée dans ce récit comme on entre dans ses racines, ce qui est nous, nous façonne, nous correspond. Cécile est poète franco-espagnole. Elle y tient à ce pays, cette Galice. Il est son gène, son chromosome de vers, sa langue maternelle, son phare lumineux. Elle anime le site « terre à ciel » et compose d’innombrables textes, poésies. Et enfin Cécile est une dénicheuse de pépites. Pour cela, je vous invite véritablement à vous plonger dans ses mots, son site.

 

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation !)

 

La petite – Cécile Guivarch
L’été sera chaud
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