La petite a 8 ans quand elle commence à tisser. Depuis toujours elle tisse, d’abord mentalement. C’est quelque part inscrit dans ses gènes, une tradition familiale qui se perpétue, un acte atavique qui fonde la renommée de son lignage. La petite appartient à une tribu du sud de la Guinée. Ses doigts sont abîmés à force de tisser, elle tisse sans discontinuer depuis trois mois, les morts ne cessent de croître, la petite tisse les pagnes dont on revêt les dépouilles. Ici on fabrique soi-même les pagnes. Les hommes traversent les frontières voisines en moto-taxi pour se rendre en Sierra Leone ou au Liberia. Ils y achètent les fils dont la petite se sert pour honorer la mémoire des défunts, la petite connaît la vie de chacun, elle tisse pour raconter. Le tissage est une activité masculine, les femmes, elles, décorent l’étoffe, la petite est une exception, ses frères sont partis les premiers, alors la petite bat les fibres aussi. La petite ne dort plus. Trop de morts. Tous les pagnes se ressemblent maintenant - ils disent la souffrance, la fièvre, les convulsions, les vomissements. Des familles entières disparaissent. La petite écoute : les Blancs sont des meurtriers. 

Hier, dans le village une voiture ces coups de jets de pierres. Les Blancs emmènent les malades, ils nous les enlèvent. Les Blancs n’ont pas de traitement, les malades, on ne les revoit jamais, de sorte que personne ne croit plus les Blancs. Mensonges de Blancs. On dit dans le village voisin que les Blancs prennent nos organes. Les corps profanés sont dissimulés, cachés dans des sacs hermétiques et informes. Alors on cache les malades. Ici, personne n’est malade, partez ! La petite tisse, apeurée. Sa sœur mourra. On viendra d’autres villages embrasser son corps. Ici, on respecte les êtres, leur vie et leur mort.
Hier, en voiture blanche, vous êtes entrée dans un village du sud de Guéckédou. C’est la deuxième fois que l’équipe sensibilise la population au danger. Ce village, vous le découvrez. Vous arrivez de Genève. La situation est devenue incontrôlable, non seulement en Guinée, mais aussi dans les pays limitrophes. L’épidémie se répand, les équipes locales perdent espoir, si bien qu’elles ne semblent plus compter que sur vous. Vous êtes anthropologue, noire et blanche tout à la fois. La confiance qu’on vous accorde est peut-être exagérée. Comment concilier des représentations si différentes de la mort ? 

Un homme a surgi. Il fait cesser les tirs. Vous sortez du véhicule, vous vous présentez de manière à être adoubée. On espère encore pouvoir discuter malgré les réticences, grandissantes depuis que des enfants sont morts au centre. Vous parlez la langue locale, l’homme vous écoute, il dit aussi : pourquoi livrer nos malades si l’on ne peut les guérir, vos centres de traitement sont des mouroirs, vous nous mentez, volez nos morts. C’est sans doute là que le bât blesse, ce manque d’explications, le lit des pires suppositions. On voudrait tant qu’il entende : plus la maladie est détectée tôt, plus les chances de traitements sont grandes et la rémission possible. Mais que promettre ? Rien. Impossible de rendre les corps. Il faut endiguer l’épidémie. Endiguer à l’encontre de pratiques ancestrales, de leurs traditions de funérailles, de l’hommage rendu au toucher du corps. Vos collègues s’impatientent, l’urgence est de stopper les contaminations, on n’a plus le temps, ils voudraient embarquer de force les malades, retirer les dépouilles des cases, désinfecter. Comment leur dire à eux que dans ce combat terrible, il n’y a pas meilleure arme que la patience ? 

Soudain, un regard vous transperce. C’est la petite qui vous scrute, farouche, les yeux brûlants de fièvre. Vous n’êtes pas médecin, pourtant cette petite est malade, vous pourriez le jurer. Recroquevillée dans un coin, on dirait la forme d’une supplique. Vous voulez vous en approcher, un Blanc vous retient : fais gaffe. La petite, laissez-nous emmener la petite, il n’est peut-être pas encore trop tard ! Les villageois font corps, barrage humain, barrage de corps. Il faut parler, longtemps parler. On ne laissera pas partir la petite.
Dans la voiture blanche, certains pleurent, on est démunis. On rentre au centre de traitement, on enrobe de plastique d’autres corps autour desquels aucun pagne ne viendra jamais narrer l’individu, son histoire et son vécu. Les corps sont alignés, en rangs anonymes et blancs. Ce plastique blanc, un tel cynisme.
Vous repartez chercher la petite. C’est pure folie ce voyage seule, complètement irresponsable mais vous n’en avez cure. C’était déjà prendre un tel risque de venir ici, bientôt plus aucune compagnie aérienne ne voudra desservir ces trois pays, bientôt la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone seront mis en quarantaine, il faudra sans l’avouer laisser toute une population s’éteindre. Pourra-t-on protéger le reste du continent ? 

La femme est folle, elle a embarqué la petite, c’est presque un enlèvement, dans ce contexte, une faute impardonnable. Quand l’anthropologue revient au centre, la colère est immense : il ne faut pas faire venir n’importe qui, n’importe comment, respectez les règles sanitaires ! Genève demande son retour immédiat, l’immédiateté c’est trois semaines, ici le temps est dilaté, c’est le temps requis pour écarter le risque de contamination. C’est aussi le temps qu’il faudra pour que l’idée s’enracine dans l’esprit de la petite. 

La petite est prise en charge à un stade précoce de la maladie. On la réhydrate. Les chances de guérison sont grandes. D’ailleurs la fièvre tombe. On en oublie les trombes d’eau qui rendent le travail si pénible. La petite inscrit sur des pagnes importés le nom des défunts, on se sert de ces pagnes pour habiller les plastiques blancs puis on prend des photos. La petite dévide le fil des incompréhensions - Ebola is real - elle est cette ambassadrice.

 

Julie Moulin est une frontalière, une femme qui marche entre Suisse et France. Chaque pas posé lui donne le don de trouver les mots, la luminosité de trouver la virgule, le point, la justesse et la passion de la plume.
« Jupe et pantalon » est son premier roman, un vrai coup de cœur découvert dans le cadre des 68 premiers romans,  édition 2016. Un roman innovant que l’on pourrait qualifier de farfelu et qui au détour de l’histoire vous cueille, vous traverse et vous laisse là… éberlué par la vérité, la tendresse et le rappel de savoir prendre soin de soi.

Vous pourrez rencontrer Julie Moulin lors de la 25ème heure du livre qui se déroulera au Mans les 8 et 9 octobre (et notamment le 09 lors d’une rencontre organisée par les 68 premières fois)

 

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation !)

 

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