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« Quand je descends en ville, je suis toujours impressionnée. On n’explique pas Port-au-Prince.  On vit Port-au-Prince. Je n’ai jamais vu quelqu’un s’habituer à cette ville, elle impressionne toujours. Pour moi, Port-au-Prince est un cri de douleur. L’accouchement de la vie y est un film d’horreur où les acteurs croient que tout est normal. […]
Port-au-Prince est un piège. » 

Certains romans sont des venins. Ils s'immiscent sous votre peau, vous placent face à la misère, la putain de misère, vous défient de ne pas la regarder en face, vous brassent le cœur et les tympans des cris de vie et de révolte des rues grouillantes de bêtes affamés, d'hommes et de femmes brassant la poussière pour récolter quelques graines, légumes, faisant de l'ultime repas une fête.  

Certains romans sont des cascades de ceux qui arpentent les trottoirs, les rues, les routes défoncées du bout du monde, ventres affamés, l’insoumission gravée sur leur peau. Ils sillonnent les villes à la recherche d’un job, un troc entre deux impasses, deux passes, deux corps qui glissent, s’entremêlent dans la puanteur d’une île qui s’est putanisée. 

Et puis il y a les brasseurs. Ceux de la ville. Ceux d’Haïti. Ceux qui réclament ne serait-ce qu’un minuscule droit de vie.  

Ils sont nettoyeurs, arpenteurs de rues, fossoyeurs, maitre-pelle, conducteurs de touc-touc, lessiveuse-repasseuse-bonne à tout faire, tueurs de bas fonds, putes de luxe, cocotte de charme, étudiants, arpenteurs d’ordures, flic aux ordres d’un gouvernement de vendus, de pendus….
Ils sont les moins que rien que rien, chiens galeux d’un pays qui ne cessent de se corrompre, de monnayer sa luxure et attendre un hypothétique fond financier qui viendrait des Etats Providence de l’ONU.   

Mais ils sont en vie. Des humains comme on aimerait en croiser pour leur envie de vivre, leur beauté farouche et insoumise.

Les brasseurs des villes, ceux qui mêlent leurs corps à la tristesse, la joie, les rires, les couleurs qui font battre le cœur de la ville. Ceux qui espèrent en un possible, des possibles. Ceux qui regardent leurs enfants, les aiment encore plus que ceux qui ont les moyens, ceux qui croient en eux, en cette instruction, cette éducation qu’ils n’ont pas reçue.
Les brasseurs, ceux qui brassent l’air comme on brasse la vie pour qu’elle coule dans le corps, qu’elle oxygène le cœur et donne l’espoir d’un avenir meilleur.

Mais est-il possible d’échapper à son destin quand sa fille, sa beauté, doit à son tour ramener quelques gourdes, monnaie haïtienne, se métamorphoser pour devenir une Barbie blonde peroxydée et être à la solde d’un homme ?

L’innocence se perd dans les dédales labyrinthes d’une île qui n’est qu’irruptions, bidonvilles, diffamations et manœuvres politiciennes des organismes dits humanitaires. Faire avec ce qui est possible de faire, accepter la déchéance, sombrer dans ce qui n’est pas nommable, pactiser avec le diable, signer en bas de la feuille de route la mort de son enfant, de son insouciance, de sa vertu.  
Brasser les hommes comme on embrasse les corps, on les brule au contact de ceux qui pour quelques pièces, donnent le droit de vie, de mort.
Survivre dans la folie, tenter la raison, garder la foi, croire et espérer un retour. Espérer qu’un jour la vie soit un arc-en ciel, une chemise à fleurs, un air chantonnée, une vie où les brasseurs de la ville continueront de brasser l’air de l’île, des cœurs de ceux qui vivent la misère en chantant leur amour et sa lumière.  

Une écriture qui vous prend là, ne lâche rien, vous jette dans les rues, les caniveaux, vous fait pénétrer dans les entrailles de ces vies et de cette famille de brasseurs. Un petit chef d’œuvre qui vous laisse pantois, vous retourne et vous oblige à ne pas baisser les yeux, à rester insoumis et révolté devant ce que la vie peut offrir dans sa plus grande générosité.  

On plonge oui dans les rues de Port-au-Princes, port aux miséreux, aux affamés. On avance au son d’une musique colorée, reggae jazzy. On se délecte des lumières, de la chaleur, des bus bombés où pour trouver une place on s’assoit sur les genoux des autres et on refait le monde. On danse en portant la croix, sa croix et on fait de la déchéance haïtienne un ultime pied de nez à la mort et aux politiques de tous horizons. Courage, amour, folie et vie. Plus que jamais. 

« Tout ici est une question de couleur. [..] Ma mère portait joyeusement une chemise trop large à grosses fleurs rouges sur une jupe longue à petites fleurs jaunes ou un pantalon vert. C’était le seul moyen de colorer sa vie. Depuis, nous sommes arcs-en ciel. »

 

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Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’Insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2016.

 

Les brasseurs de la ville
Evains Wêche

Philippe Rey

 

 

68 PREMIERES FOIS EDITION 2016