Pendant l’instant qu’avait duré la chute, tout ce que l’ordinateur contenait d’indispensable (et pour ce qui datait de moins de quinze mois, non sauvegardé sur disque dur externe) avait défilé dans l’esprit d’Arnaud, avec une précision telle que bien des années après, distordant les faits de cette manière propre aux écrivains qui vise à les rendre plus vraisemblables qu’ils ne l’ont été, il affirmerait avoir visualisé des pans entiers de romans non publiés, des nouvelles qu’il avait oublié avoir écrites, de lettres d’amour dont l’unique témoin avait été l’HP Probook 2009 à clavier rétro-éclairé, acheté neuf cinq ans plus tôt 899 €, hors suite microsoft.

Il avait fermé les paupières, comme certaines compagnes des cadors du circuit ATP quand leur bien-aimé défend une balle de break cruciale, s’était raccroché au bruit de l’impact pour reprendre espoir : pas d’éparpillement vitreux qui aurait attesté de la désintégration de l’écran, pas de déflagration électrique synonyme de court-circuit fatal… Des Dieux auxquels il ne croyait pas pouvaient-ils avoir épargné l’HP Probook 2009 d’une destruction inéluctable (du bureau au sol, il y avait bien 1 mètre 20 de hauteur, aucune chance d’en réchapper sans la survenue d’un miracle), comme ils l’avaient déjà fait lors du Noël 2004, pour maintenir intact un des douze verres en cristal de mamie Simone, (le verre s’était échappé des mains d’Arnaud au moment du dessert et n’avait dû sa survie qu’à la présence, là encore miraculeuse, d’un coussin sous son siège ; la mamie était décédée deux mois plus tôt en recommandant sur son lit de mort de prendre soin de son service en cristal, ultime survivance du trousseau de fiançailles), et la cohésion familiale autour de la table du réveillon.

 

Arnaud ouvrit les yeux, s’accorda quelques secondes avant de fixer la scène de l’accident. L’HP Probook 2009, qui ne devait plus valoir grand-chose des 899 € qu’il avait coûté en 2012, gisait au sol, clavier rabattu ; sa robe sombre, qui aurait pu prophétiser le deuil à venir, ne portait aucune trace de lésion apparente. Arnaud s’agenouilla à côté de l’objet immobile, l’ouvrit avec les précautions qu’il aurait eues pour s’occuper d’un oisillon tombé du nid, ou des débris du verre en cristal de mamie Simone s’il s’était brisé le soir de Noël 2004.

L’écran était noir. Arnaud inspira, hésita, inspira encore, appuya sur la touche de mise en marche. L’HP Probook 2009 mit pour s’allumer un temps qui parut anormalement long à son propriétaire, lequel se surprit une nouvelle fois à lancer de vagues prières vers des divinités imprécises, dont il faut croire qu’elles émurent l’une d’entre elles sur un quelconque Olympe, sans doute une déesse mineure moins regardante que les autres sur la foi de ses ouailles, ou qui espérait profiter de ce coup du sort pour se gagner à peu de frais un nouveau disciple (une déesse distraite, donc, puisqu’en 2004, Arnaud avait déjà effectué une prière similaire, sans rien renier de son athéisme après l’intervention qui avait sauvé le douzième verre de la collection de mamie Simone). Toujours est-il que l’HP Probook 2009 se mit en marche avec son grondement caractéristique, présenta bientôt l’écran par lequel il réclamait un mot de passe pour livrer ses secrets. Sa lenteur n’était imputable qu’à l’obsolescence programmée de la batterie, et non au plongeon qu’il venait d’effectuer, du moins Arnaud le supposa-t-il, en partie pour se rassurer. Il dicta à son clavier les trois chiffres et six lettres qui composaient son code d’accès : après sept secondes (quand dans les premiers temps de leur idylle, au printemps 2012, il en fallait à peine plus d’une, mais les débuts sont toujours trompeurs), la page d’accueil apparut.

Intacte.
A l’exception, dans l’angle supérieur gauche de l’écran, d’un petit carré jaune.

Arnaud ne le remarqua pas tout de suite. La photo qu’il avait choisie pour fond d’écran représentait un paysage marin noyé sous un coucher de soleil, où dominaient dans une bande supérieure toutes les déclinaisons du safran. Plus, bas, on reconnaissait, pour peu qu’on y soit déjà allé, la plage de San Benedetto del Tronto (Italie, Marche, latitude 42,908, longitude 13,882), où l’auteur passait ses vacances d’été depuis 42 ans (bientôt 43, mais ce chiffre ne lui plaisait pas, il tentait d’en oublier l’inéluctabilité comme quelques secondes plutôt il avait tenté de gommer le geste inapproprié par lequel il avait projeté l’HP Probook 2009 au sol, ou comme il aurait aimé annuler la seconde pendant laquelle le ballon projeté par le pied d’Eder était entré dans le but français, offrant, l’avant-veille, le titre de Championne d’Europe à l’équipe du Portugal).

Quinze mois de travaux non sauvegardés ! Il frémit d’horreur rétrospective, se décida à lancer sans attendre un enregistrement des dossiers les plus importants sur son disque dur externe, démarche qu’il n’aurait pas dû reporter aussi imprudemment, ni surtout aussi longtemps. En voulant cliquer sur l’icône ‘ordinateur’, il ne la trouva pas, et s’aperçut après une recherche plus poussée qu’elle était masquée par un carré du même jaune que le soleil d’un été précédent dans le ciel de San Benedetto (safran, donc, pour être exact, ou poétique, ou plus trivialement pour éviter les répétitions). Pour être certain qu’il ne se trompait pas, il activa l’option ‘Affichage, Très Grandes Icônes’, et comme la lune s’extirpe d’une couverture nuageuse, le pictogramme ‘Ordinateur’ se démarqua du petit carré jaune, qui lui n’avait pas changé de taille. Il mesurait très précisément 4,7 centimètres de côté, Arnaud le vérifia avec une règle en plastique au logo d’un de ses anciens éditeurs, qu’il ne souhaitait pas nommer pour ne pas lui faire de publicité, leur relation s’étant terminée d’une manière qui par euphémisme pouvait se définir comme peu cordiale (toutefois la règle était bien pratique, et il n’en avait pas d’autre).

Il chercha sur google une explication à la présence sur l’écran d’un HP Probbok 2009, consécutive à une chute, d’un petit carré jaune. Ou, mettons, safrané. Ne trouva rien, à part quelques réminiscences d’un blog littéraire dont il se souvenait avoir eu les honneurs d’une critique favorable quelques années plus tôt. En revanche, les sites d’aides en ligne abondaient de descriptions de taches sombres (mais jamais carrées) consécutives à des chocs, suivies de solutions pour les contourner, qui allait de l’achat pur et simple d’un nouvel ordinateur à l’acquisition d’un écran amovible. La réparation ne semblait pas une option envisageable. De coloris citron, il n’était jamais question.
Arnaud se remit à son roman : tout compte fait, la tache dorée sur son écran ne le gênait pas, elle se situait juste à la gauche du format d’affichage qu’il avait une fois pour toutes sélectionné pour ses documents word. C’était comme un soleil redondant par rapport à celui de San Benedetto, qui veillait sur ses inspirations ; il sentit qu’il s’en accommoderait sans peine.

Le lendemain, après une nuit de cauchemars qui quinze fois lui avait fait revivre la chute de l’ordinateur, avec une fin moins heureuse que dans la réalité, il s’installa à son bureau comme tous les matins à 5h30, où l’attendaient l’écran et un café issu du commerce équitable. Le carré safrané avait doublé de volume, comme tout bon risotto milanais qui se respecte après la cuisson, pour atteindre 8,3 cm de côté. Il mordait, désormais, sur la marge supérieure gauche du roman en cours d’achèvement. Arnaud commit l’erreur d’éteindre et de relancer le HP Probook 2009, espérant un miracle, mais au contraire, après rallumage, le quadrilatère s’étendait sur 11 cm 07 de côté. Il écrivit les cinq pages auxquelles il s’astreignait quotidiennement, effectua une double sauvegarde du texte créé sur disque dur externe et clé usb. A 7h30, il y eut la routine du réveil des enfants, les consignes répétées pour ne pas arriver en retard à l’école tout en ayant l’estomac plein, les dents propres et les cheveux peignés, puis une journée d’activités ordinaires à la CAF de Besançon, inscriptions, réclamations, brèves poussées de compassion ou d’exaspération qu’il convenait l’une comme l’autre de juguler pour qu’elles ne fussent pas perceptibles aux allocataires. Déjeuner à la cafétéria avec les collègues, auxquels il n’osa pas parler du petit carré jaune. Ecrivain, déjà, ça ne passait pas trop bien, on l’aurait encore accusé de vouloir faire son intéressant. Et pourquoi pas un rectangle rose fluo, tant qu’on y était ? Quant à envisager qu’il eût pu employer safrané au lieu de jaune

A 17h30, slalom et sprints ponctuels dans le trafic dense de la périphérie, récupération des enfants, excuses à l’assistante scolaire pour le débordement de cinq minutes sur les horaires de la garderie, devoirs, repas, lecture, coucher. Arnaud dut résister à la tentation d’allumer son ordinateur pour vérifier si le petit carré jaune n’avait pas étendu son périmètre. Il y parvint. Lessive, tisane, lecture. Comme tous les soirs, il éteignit sa lampe de chevet à 22h15 précises, s’endormit immédiatement pour une nouvelle nuit peuplée de quadrilatère solaires et de PC brisés.

A l’aube, le carré jaune mesurait 15,2 cm. Arnaud perdit un temps précieux sur l’avancée du manuscrit en cours à tenter de trouver une suite logique à l’accroissement de l’Objet Grossissant Non Identifié, n’y parvint pas. Les chiffres, comme souvent, s’opposaient à lui. Ce ne fut qu’à 5h47 qu’il reprit l’écriture de son roman, certains mots qu’il tapait masqués par la forme jaune qui mordait maintenant franchement sur l’angle supérieur gauche de sa page word. Il eut l’idée de réduire celle-ci, vers 6h50, à la faveur d’une inflexion de son inspiration littéraire, 40 minutes avant d’éteindre le HP Probook 2009 jusqu’au lendemain. Il plissa plusieurs fois les yeux, contrarié par la petitesse des caractères, qui lui semblait avoir un impact négatif sur la qualité de ce qu’il écrivait, comme si le volume de ses phrases se trouvait par contrecoup diminué lui aussi, atrophié. Riquiqui. Que le rythme auquel il avait habitué ses lecteurs manquait soudain d’ampleur. Plusieurs fois dans la journée, il eut la tentation de relire ce qu’il avait écrit le matin, contrevenant aux règles d’écriture qu’il s’était imposées depuis le décès de sa femme, et auxquelles il n’avait jamais dérogé. Il ne le fit pas, attendit le milieu de la nuit du jour d’après.

Le carré, dont chacun connaît désormais la couleur qu’il ne parait donc pas indispensable de répéter, avait encore grignoté une partie de l’écran ; Arnaud n’osa pas, cette fois, mesurer l’étendue des dégâts. Il rétrécit sa fenêtre, abaissa la police à son minimum, arial 8. Ce qu’il avait écrit la veille comme ce qu’il produisit ce jeudi lui furent pareillement impossible à déchiffrer : il dut avancer sans pouvoir se corriger, ni reconnaître ses fautes de frappes. A l’instinct. Ça créait une liberté nouvelle, même si persistait toujours le sentiment d’une oppression, de phrases plus serrées qu’à l’ordinaire. Même son café équitable lui parut plus ristretto que les autres jours, presqu’italien, sans qu’il n’ait rien modifié dans sa manière de le doser. Comme par la suite les différentes étapes de son quotidien de père de famille veuf.

Le vendredi, il s’y attendait, chaque côté du carré jaune avait atteint la largeur de son écran. Il ne restait pour l’écriture qu’une bande verticale, qui prolongeait le pavé numérique situé à droite du clavier. Pour écrire, il fallait avancer à l’aveugle, ce qu’Arnaud fit jusqu’à 6h35, heure à laquelle les premières larmes de fatigue lui montèrent aux yeux. Il avala une rasade de café corsé, qui lui fit monter une illumination au cerveau : rien ne l’obligeait à afficher l’intégralité de la page sur la surface disponible de l’ordinateur ! Un peu vexé de n’y avoir pas songé plus tôt, il abusa de sa trouvaille, passa en arial 24. Seuls quelques mots restaient lisibles, qui disparaissaient dès qu’il en tapait de nouveaux. Ça créait une autre forme d’opacité dans le texte qu’il écrivait, plus gênante encore que la précédente, mais qui comme elle sembla imprégner sa manière de créer, qui lui parut décousue, heurtée.

Le samedi soir, bien que la règle voulût qu’il n’allumât jamais son ordinateur le week-end, il vérifia ce qu’il avait redouté : l’écran était devenu intégralement jaune, soumis dans sa totalité à ce big bang incompréhensible. Le dimanche, il fut infect avec ses enfants. Les battit à plate couture au monopoly, sans en tirer aucune satisfaction. L’invasion de safran risquait-elle de déborder hors du cadre confiné de l’ordinateur, repeignant les murs de la maison, la voiture dans le garage, les barreaux rouillés de la grille ?

A 5h30, le lundi (il n’avait pas fermé l’œil de la nuit), il s’attendait presque à ce que l’ordinateur explose quand il l’allumerait. Il s’était dit, dans son insomnie hallucinée, qu’il n’en rachèterait pas d’autre, qu’il y verrait un signe que c’en était fini, de l’écriture et lui. Il était même parvenu à se convaincre qu’il éprouverait de la satisfaction à laisser filer chaque matin de la semaine le sommeil jusqu’à 7h30. Après le bip qui signalait l’ouverture de la page d’accueil, il tapa à l’aveugle dans le miroir jaune les trois chiffres et six lettres de son mot de passe… stupeur ! Une bande verticale de la largeur du pavé numérique (bien que de l’autre côté), à gauche de l’écran, affichait les icônes attendues, dont celle qui permettait l’ouverture du roman en cours. Il choisit une police moins déraisonnable que le vendredi, un arial 16, écrivit d’une traite jusqu’à 7h30 un chapitre qui lui parut excellent, digne de ses meilleures textes.  Le mardi, le carré jaune avait poursuivi son rétrécissement vers l’angle supérieur droit de l’écran, et le vendredi suivant, il avait complètement disparu.  

Il passa son week-end à se demander s’il devrait ainsi s’accoutumer à ces éclipses chaque bimestre, à la transhumance exponentielle d’une tache jaune sur son outil de travail, mais le lundi, l’écran était vierge de toute trace parasite. Tout comme le mardi, et les jours qui suivirent.

 

Arnaud avait copié-effacé-collé dans un fichier à part les dix chapitres (12 876 signes) écrits sous la pression croissante puis décroissante du petit carré jaune. Il attendit un an avant de les relire, et de se rendre compte qu’ils formaient un tout cohérent, infiniment plus abouti, malgré leur brièveté, que le roman dont ils auraient dû faire partie. Il envoya le fichier à son éditeur, sans avoir corrigé un mot. Ça tombait bien, sa maison ambitionnait de lancer une collection de textes courts, dans un format original. Son texte fut le premier de la série ; rencontra un succès que n’avaient connu aucun de ses romans précédents ; eut les honneurs du blog du petit carré jaune, clin d’œil facétieux du destin.

Aucun informaticien ne sut jamais élucider pour Arnaud le mystère de l’invasion provisoire de son écran par des pixels dorés. Parfois, sur l’image de fond d’écran qu’il n’osait plus changer, il lui semblait que le soleil luisait plus que la veille, et il se prenait à redouter, ou espérer, que le carré jaune réapparût, avec l’inspiration à la lumière de laquelle il avait créé sa plus belle œuvre, mais jusqu’à ce jour, ça ne s’est pas produit.  

 

 

J’ai connu Arnaud Friedman à l’occasion d’un match de tennis littéraire serré entre le petit carré jaune et les jaunes de chez JC Lattès (un formidable souvenir des Doubs Mots de Besançon). Son revers est foudroyant et son coup droit franchement incisif. Il y a du Mats Wilander en cet homme, du Agassi en puissance par son humour. Et son écriture est à son image : le tennis est un sport romantique, Grâce à Gabriel. La preuve....

A la rentrée, on pourra retrouver sa plume dans des nouvelles qui nous plongerons dans le monde professionnel « La vie secrète du fonctionnaire ».

 

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation !)

 

Le petit carré jaune
Arnaud Friedman
L’été sera chaud
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