Sur ton lit, entourées de crayons plus colorés les uns que les autres et de magazines emplis de test pour savoir quel caractère nous dominait ou quelle amoureuse nous serions, je nous pensais invincibles. Même le sucre des fraises tagada ou des chamallow ne devait pas avoir raison de notre candeur.
Les jours sans se voir, et même ceux où sept heures avaient été partagées, le fil du téléphone courrait le long des plinthes jusqu’à cette porte de chambre qu’il empêchait de fermer. Seuls les appels répétés de ma mère m’invectivant de venir diner mettaient un temps de silence dans notre discussion ininterrompue.
Chaque page de mon cahier de texte, objet à haute valeur, comportait ta trace, souvent rose, celle de ton écriture ronde et imposante.
Tu étais ma première pensée du matin, la dernière du soir. Faire sonner ce tatoo, plus tard les textos, comme un lien encore plus fort, même si le charme du fil entortillé tendait à disparaître. 

Aujourd’hui, je déteste le téléphone, peut-être parce que ce n’est plus toi au bout ; les autres je suis mal à l’aise, toujours peur que le pire arrive par le téléphone, la gêne, le silence.

J’aurais voulu que tu sois là. Tu n’aurais pas laissé faire, tu aurais senti les vertiges du matin, mon tour de taille t’aurait sauté aux yeux. Mes mails t’auraient paru évasifs, mon absence de réponse suspecte, je t’aurais servi le couplet habituel du surbooking, de la fatigue en découlant. Tu aurais ri au début et tu serais venue frapper à la porte de l’appartement, peut-être même aurais tu eu les clés, sans réponse tu aurais poussé la porte et tu m’aurais trouvé prostré devant le miroir de la salle de bain si l’horloge indiquait sept heures, attablée face à mon ordinateur à vingt-deux heures, endormie et agitée à vingt-trois. Tu aurais surtout remarqué les cernes acérées, les ongles rongés et le teint blafard. Tu m’aurais forcée à enfiler un manteau, nous serions descendues au bar. Digne d’un interrogatoire musclé tu n’aurais rien lâché avant que les mots ne se forment dans ma bouche, tu aurais tiré sur le fil pour que tout se déroule.

Je rêve, je divague. Lâché tu l’as déjà fait, violemment et sans préavis. Ce jour-là, tu n’avais pas fait sauter les verrous, tu avais détourné le regard, tu étais avec une autre, tu as ri de moi et tu t’es détournée. Trois ans que je te courais après, que je relançais des mails, sans réponse. Doucement, l’étiolement, la distance insidieuse, les crayons devenaient noirs, les brillants n’avaient plus cours, les agendas devenaient austères. C’est ça grandir ? Noircir et expérimenter la solitude ? Penser aux calories des bonbons et trouver les tests pathétiques ? Remplacer le lit par un canapé en cuir Roche Bobois ?
Tu étais la seule à connaître la Louise vivante et souriante, celle que je n’avais pas peur d’être. Je savais que tu m’aimais et c’était tout, tu suffisais à faire un monde. Mon monde.

J’ai cherché ton nom, internet ne te connaît quasiment pas, est-ce possible ? A peine une ligne, tu es médecin généraliste dans la ville où l’on s’est rencontré. Pas de Facebook, pas de profil sur les sites pros, Google ne te connaît pas, tu n’as pas entendu le chant des sirènes ? Tu parviens à te contenter de la vie que tu mènes, aucune recherche de gloire éphémère ou de notoriété ridicule ? Tu étais une élève sérieuse comme les profs disent, et tu as réussi. Ta mère doit être fière. Elle l’était déjà, j’enviais cette complicité, cette impression d’être entre amies, de pouvoir tout lui dire et ce sentiment de fierté quand elle te regardait. Tu devais te sentir forte, elle semblait solide et droite, même à la mort de ton père, elle n’a pas failli, elle a tout assumé pour que toi tu continues à sourire, que tu ne sois pas celle qui cherche le manquant dans tous les hommes, elle t’a appris à continuer à l’aimer, à ne pas avoir peur de l’absent, à lui parler le soir en t’endormant pour que tu n’en veuilles à personne de l’injustice. Elle a réussi à aimer pour deux, à t’apprendre à tenir sur tes deux jambes sans avoir besoin de béquilles. Tu es médecin, il l’était mais ce choix tu as dû le faire pour toi. Parce que tu es forte.

Mais tu es où ?

Et si je traversais la France pour une consultation, tu me reconnaitrais forcément, moi qui me pense invisible, avec toi c’est impossible. Pas vrai ? Dis le moi que tu t’en souviendrais, que comme moi tu y penses tous les jours à cette relation. Ne mens pas, tu as du passer à autre chose, trouver une autre à qui adjoindre le qualificatif de meilleure amie, tu as du cumuler les amants et puis un jour tu es tombé sur celui que tu as voulu rendre père. Tu es maman, non ? Et tu aimes ce rôle, je t’imagine avec une fille, que tu aurais appelé Louise, parce que tu ne m’aurais pas oublié, riant avec elle, la couvrant de baisers fous, la cajolant au moindre cri, sautant avec elle sur le lit, rire à en faire trembler les murs, lui raconter des histoires chaque soir, lui apprendre qu’une maman revient toujours, que jamais elle ne déserte. Que l’amour jamais ne cesse. Mais le nôtre ? Tu lui diras quoi le jour où elle passera des heures au téléphone avec ses copines, tu te souviendras de nous ?

Emma.

Tu m’entends ?

 

Charlotte Milandri est une insatiable blogueuse, rédactrice du blog du même nom (L’insatiable), chroniqueuse radiophonique (France bleu Maine) et surtout une incroyable et talentueuse femme. Difficile de vous la décrire tant sa générosité, son écoute, sa bonté et son intelligence d’esprit semblent supplanter le reste.
Charlotte est cette personne qui d’un simple regard, d’un simple geste pourrait nous faire croire que le monde peut être changé par la simple volonté, la force, l’envie de croire aux licornes et le vouloir à tout prix.

Je suis certaine que vous aller penser que j’en fais trop (à commencer par l’auteur de ce texte) : Charlotte a monté depuis un an, cette incroyable opération qu’est les 68 premières fois. Ce qui était au début une simple envie, un truc qui consistait à aller à la découverte des premiers romans de la rentrée littéraire 2015, de les partager entre blogueurs, d’aller au-delà des best-sellers, de fouiller, oser, est devenue une belle aventure.
Ainsi depuis la rentrée littéraire de janvier 2016, l’opération est devenue Association. Les portes des prisons se sont ouvertes. Le Mans, Nancy, Nantes…  Au mois d’Octobre, les 68 seront associés à la 25ème heure du livre du Mans et tiendront une table ronde en compagnie de Serge Joncour et d’auteurs découverts dans le cadre de l’opération 68 premières fois, édition 2016. Et enfin, une opération est en train de se concrétiser pour partir à la rencontre des lecteurs et auteurs des 68 premières fois au mois de décembre avec Babelio comme partenaire. 

Et je n’ai qu’une seule envie, un rêve, un fol espoir…. Lire, encore et encore, les mots de Charlotte Milandri. Je crois aux Licornes, j’y crois. Je crois aux rêves impossibles à croire.

 

(Pour le respect de celles et ceux qui nt accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d’auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisations ! )

  

C'est cela grandir ? – Charlotte Milandri
L’été sera chaud
Le blog du petit carré jaune

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