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« Ma mère m’a faite noire pour que j’en m’en sorte toujours, pour que ma cachette à moi, ce soit la couleur de ma peau. Mon père m’a faite blanche pour que je n’aie pas à prendre le bateau à fond de cale et que j’aie des papiers en règle. Je n’ose pas leur dire que je n’ai rien à voir avec leurs histoires, parce qu’on a toujours plus à voir avec les histoires des livres. Je ne peux plus me défausser. Alors demain, j’irai en cours, puis à la bibliothèque Cujas, ouvrir des livres comme on ouvre des portes. » 

Courir pour qui, pour quoi, contre qui, contre quoi ? Courir toute sa vie pour échapper à son histoire, l’Histoire ; courir autour d’un stade pour défier le temps, chausser les crampons, le collant et courir non pas après son ombre mais pour sa lumière, la victoire sur soi, sur la vie, sur ceux qui vous regardent car la couleur de votre peau n’est pas identique à la leur. Courir contre ceux qui vous haïssent, vous détestent, vous craignent, vous aiment ? Courir pour être ?
Mais qu’est ce qu’être identique ? Qu’est ce qu’une identité quand les racines sont issues d’un monde qui a subi l’esclavage et l’holocauste, quand la couleur métisse fait passer pour tout et rien, quand la religion oblige à raser les murs, se rendre invisible ou s’exiler pour se reconstruire, devenir visible.  

Nina, jeune femme d’une vingtaine d’année, métisse, partagée entre sa couleur chocolatée et sa religion issue du judaïsme. Nina qui se cherche, qui affronte les regards, les différences dans un monde où il faut s’intégrer, être invisible dans les yeux de la majorité visible.
Nina qui découvre dès l’enfance, qu’elle ne pourra jamais être petit rat de l’Opéra ou première ballerine dans un ballet à cause de la couleur de sa peau.
Nina, étudiante à la Sorbonne et plus précisément à Assas, fabrique universitaire des hautes études de magistrature. Affronter les idées d’une  identité française issue du colonialisme (ce ver à jamais enterré et qui ne se déterrera jamais car trop de hontes planent encore sur ce dossier, trop d’idées liées à la Grande Histoire française), affronter les professeurs qui assènent la souveraineté comme gage d’une nation, affronter les regards des étudiants dont les parents évoluent dans les hautes sphères des tribunaux et du monde des affaires.
Nina, jeune métisse du 20ème arrondissement. Nina, française.
Nina qui comprend que c’est dans la course qu’on apprend à devenir soi et cela malgré les clichés d’une noire qui coure plus vite car « quand on est petite fille de déportés et qu’on a le même sang que celui qui coulait dans les cales des bateaux d’esclaves, c’est normal de savoir courir vite. L’espèce s’adapte au cas où. »
Nina qui aime, à la folie un homme qui ne la voit pas, qui souffre dans son corps et sa chair car quand on est juive, on se tait, ne parle pas, ne fait pas de délation même lorsque l’on est abusée.
Nina qui est une plaie ouverte au monde, aux vents, aux regards des autres, aux mots innocemment dits, répétés mais qui révèlent une nation malade.  

« La nation est malade. Elle nourrit en son sein des individus peu fréquentables, et c’est tout un peuple qui se sent menacé. Les uns sont dévitalisés. D’autres veulent partir là où ils se sentiront « chez eux ». »

 

On pourrait dire beaucoup de choses sur ce premier roman : une écriture qui demande peut être encore un peu de maturité, en demi-teinte, maladroite par moment mais d’une bonté lumineuse absolue, l'amour de la famille, de l’autre, la générosité des cœurs et des peuples, des croyances et des couleurs de peau, le mélange qu’il est possible de faire pour raccommoder l’identité et la souveraineté d’une nation, les ombres qui sont lumières, forces.
Un roman sur l’apprentissage d’une vie, sur le courage qu’il faut pour submerger, combattre ses peurs, ses croyances, accepter de devenir soi, une noire-blanche, blanche-noire, juive-mulsumane, sprinteuse et surtout femme dans une société où nul ne laisse le choix d’assumer son identité, ses racines, ses croyances.

Un beau roman sur ce que nous offrent la diversité, le mélange harmonieux des cultures et des cœurs. Les grandes et les petites choses ou la légèreté de l’être dans son apprentissage, sa construction au quotidien, dans les haies à franchir et les sprints à gagner.

« Dans les journaux, on utilise beaucoup ce mot, « immigration », sans prendre de recul sans voyager autour, sans comprendre que ça concerne de vrais gens, qui sont parfois des pères. L’immigration ça veut dire que l’on veut s’en sortir. On part. On ne prend presque rien. Tout reste dans le corps et le cœur. Le reste est vide, la bouche est vide. On part. Vers l’inconnu, vers  la sortie de territoire, vers l’entrée dans l’Histoire, vers l’autre monde et les fantasmes qu’il suscite. On traverse la mer, le ciel, le temps, les temps.[…]
On s’en sort malgré tout, à notre manière. » 

A retrouver chez Charlotte (chronique radio sur France Bleu Maine), les lectures du mouton, Albertine, les lectures de Lailai, Au milieu des livres, Leilloona, Entre les lignes… et sur Babelio, partenaire des 68 premières fois.
Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’Insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2016.

A noter que Rachel Khan a obtenu le prix TMV de la ville de Tours, en partenariat avec la Boite à Livres et le magazine Tours Ma ville.

« Il faut avoir du courage pour se prendre le monde dans la gueule, pour changer ses perspectives et ses repères. »
« La générosité, ce n’est pas « tout te donner », c’est en garder un peu pour les autres. »

 

Les grandes et les petites choses
Rachel Khan

Editions Anne Carrières

Les 68 premières fois

 

68 PREMIERES FOIS EDITION 2016