16 juin, anniversaire de ma fille. 21 ans, j’arrive pas à y croire. J’ai accouché hier. On l’emmène au restau ce midi, pour fêter ça et pour lui dire au-revoir. Demain, son père, son petit frère et moi, on part pour six semaines en Californie. Elle reste à Paris pour un stage. Je n’ai pas dormi. Je dors mal, les voyages me stressent, les séparations me stressent, je suis stressée. Depuis des mois. Pourtant, je vis les meilleurs moments de ma vie. J’ai renoncé depuis longtemps à chercher une raison à mon état de stress et d’angoisse. J’ai dû naître avec. Le matin, valise, vérification de chaque bagage, six fois. Ne rien oublier. Marc est débordé par une traduction. Je m’occupe de tout. Pas le temps de prendre une douche, je réserve vite fait un restaurant portugais du quartier. Je remplis le frigo, ce que les mères font. Je range. A table, bonne ambiance, on n’est pas souvent tous les quatre, on profite. On se dit et se redit qu’on va se manquer. J’ai mis mon haut à l’envers, je le renfile dans les toilettes, dans le miroir, j’ai une tête de folle. Le dessert arrive quand ma belle-soeur, femme de mon frère aîné, me demande au téléphone de filer à l’hôpital pour rejoindre son fils, hospitalisé pour une crise d’asthme. Elle n’est pas à Paris, mon frère non plus. Il pleut des cordes. Je m’autorise un taxi, pour aller plus vite. Le soir, j’ai une rencontre à la librairie Mille Pages, à Vincennes. Je me demande si je pourrai y aller. Coups de fil. J’ai perdu tous mes contacts cette semaine dans un vilain crash d’ordi. «  Vos données sont irrécupérables ». Pour joindre la libraire, je passe par l’amie de son ami, seul contact qui me reste : « Je ne sais pas si je pourrais être là à la rencontre, ses parents rentrent tard... Je vous tiens au courant».

Je n’aime pas l’hôpital, j’y ai travaillé longtemps. Le petit gars va bien. Il a un masque à oxygène, il a l’air content de me voir. Il a une bonne tête. Je sais quand les enfants vont mal. Je reste quelques heures. Bilan avec une doctoresse sympathique. Je le ramène chez lui. Un gros bisous. Bonne vacances, petit homme. Je saute dans le bus. Juste le temps de prendre une douche-rouge-à-lèvres. Je ne vois pas ma fille, partie en virée, je laisse à manger à mon fils. RER, métro. L’accueil à la librairie est extraordinaire, la libraire a écrit un texte sur mes livres qui me bouleverse, les auteures invitées sont rock’ n’ roll et super chouettes, bien que plus jeunes, plus minces et plus jolies, et bien, bien, mieux habillées que moi. Oui, je suis en crise de la quarantaine, fallait bien que ça arrive. Je prends vite congé, avion demain matin, merci, merci pour tout. On rentre bras-dessus, bras-dessous, avec Marc. Belle soirée. Je finis les valises. Vérifie encore tout six fois. Je m’endors grâce à mon meilleur ami en -pan.

Réveil cinq heures trente. Même pas peur. Ça y est ! Le grand voyage ! C’est parti !

Texto : Votre vol est annulé. Je manque de vomir. On se calme. Le vol est remplacé, on passe par Dallas, ce sera marrant. Inutiles, mes cartes d’embarquements, mes billets, mon plan, imprimés dans chaque bagage, inutiles les preuves de mon angoisse maladive.

Vingt heures de vol - on a pris les billets les moins chers - pour tomber enfin dans les bras de nos amis Betty et Will, de Boulder Creek. Quel bonheur de se retrouver. On ouvre la bonne téquila, autour du feu, dehors, on a trois ans de vie à se raconter, drapés dans les couvertures de la Salvation Army. La maison en bois, perdue dans les séquoias, est toujours aussi belle. Betty me montre ses nouveaux arrangements, peinture bleu marine dans la chambre, recouverte de paysage de mer. Elle a poncé la table du salon, des fleurs fraîches du jardin dans un vase. Elle a chiné des peintures, trouvé des rideaux, changé des coussins. Une pizza maison nous attend sur le comptoir de la cuisine. Un piano dans le salon, leur fils, Blaise devient un immense pianiste de jazz. Leur fille Maria, l’âge de la nôtre, revient de l’université à New York, avec plein d’anecdotes. On se promène dans le jardin, illuminé de mille lumières solaires. Le lit à baldaquins au milieu de la forêt, les chaises longues devant la mare asséchée, les terrasses en bois, tout autour de la maison. Chaque fois, des bougies, un verre, des histoires à se raconter, Will à la guitare. Je retrouve mon lit trente heures après le départ de Paris. Epuisée, saoule, et tellement heureuse. Le matin, café dans l’immense jardin, pour passer la gueule de bois. Les poules, le chien, la chèvre ! Salut les animaux ! Les parisiens sont de retour ! Le chant des oiseaux, incessant, et l’aigle, toujours dans le ciel, entre les pointes des séquoias. Il fait déjà chaud. Blaise au piano, improvise. J’ai un livre à écrire. Je dois le commencer ici. Mon cerveau s’est ouvert à peine un pied posé dans l’herbe. Mille idées me traversent, je marche, regarde les fleurs, devine les lézards. Et le livre apparait. Et le bonheur me traverse. Nos amis de Californie ont cet effet sur nous, de nous rendre meilleurs. De formidables exemples de vies.

Dans la magnifique maison, au décor subtil et chaud, murs de livres, canapé confortable, tableaux au mur, couleurs recherchées, bois et velours, antiquité et verres en cristal, je commence à écrire. Ici, tout m’inspire.

Puis, nos amis sont en vacances, et ils en ont peu, des vacances. Départ pour le camping au bord de la mer, les coups de soleil, les vols de pélicans, les guitares au coin du feu, la merveilleuse cuisine de Betty, qui nous prépare un ragoût succulent au milieu de nulle part. Les gars font du surf. Les filles lisent, le cul dans le sable. Mon chapeau mexicain sur la tête, et mon vernis à ongles rose pâle, j’attends le bronzage, entourée de palmiers centenaires. J’écris un petit mail à ma fille tous les jours. Elle y répond une fois sur deux, brièvement, elle va bien. Ensuite, douze heures de route pour la location sur la plage au Mexique. Vue sur la mer. Café, baignade, cuisine mexicaine préparée par Betty, ( ce n’est pas une cuisinière, c’est une fée), puis, téquila, vin de Baja California, on refait le monde autour du feu. Ça y est je suis hyper bronzée. J’écris 10000 signes par jour, une machine. Les enfants passent la journée dans l’eau. Je poste des photos sur Facebook, toutes plus insolentes les unes que les autres, jusqu’au coucher de soleil, avec cavaliers à cru en contrejour. La définition du bonheur.

J’ai deux frères. Un aîné de quatre ans, et un cadet de quinze mois. Le jour de mon départ pour la Californie, le cadet s’est marié, avec notre frère aîné comme témoin. Le marié ne m’a ni invitée, ni prévenue.

 

Alors, heureusement que je passe de bonnes vacances. 

 

Julie Bonnie… comment vous parler de Julie Bonnie. Une voix d’abord. Une voix que j’ai côtoyée pendant mon adolescence sans savoir qui était derrière le micro. Une voix et Cornu. Du rock. Des émois. Et puis du gros son tourangeau, Le Bateau Ivre (la salle mythique aujourd’hui disparue).
Julie Bonnie est devenue par la grâce de sa plume, écrivaine. Elle a accouché de mots comme d’autres deviennent acteurs ou peintres. Son violon est devenu crayon. Mais elle ne l’a pas complètement remisé. Non loin de là. Son écriture est demeurée une musique, on ressent la symphonie, les accords, l’osmose, la passion et cette tendresse déguisée derrière la violence du cours de la vie.
Julie Bonnie, c’est « 
Chambre 2 », son premier roman, somptueux, prix du roman Fnac en 2013, puis « Mon amour, » ….. « Mon amour, », magnifique, lyrique, bouleversant, vibrant. Coup de cœur.

 

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation !)

Boulder creek
Julie Bonnie
L’été sera chaud

 

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