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« J’aurais voulu écrire ça, avec ces mots impeccables, cette poignée de points, les virgules, et le point-virgule ; j’aurais voulu l’écrire au corps avec le geste immémorial et la phrase têtue : c’est « la faneuse dans son pré », celle de Ramuz, qui sait tout dire, au plus serré, sans faire le malin. » 

Marie Hélène Lafon … «  Les étés ». Une toute petite maison d’édition La Guêpine qui a décidé d’éditer des textes rares, de qualité, difficile à se procurer. Des textes comme un trésor, des livres qui échappent aux temps, à l’usure, à la nécessaire frénésie de consommation. Des textes comme un cadeau précieux. Des ouvrages qui « ouvre un espace pour que les auteurs expriment leur dette, ou rendent hommage à un écrivain qui a pu être source d’inspiration ou de libération, déclencher une écriture, permettre de franchir le seuil de la page blanche… » 

Que dire sur cette grande dame de la littérature française, sur celle qui écrit comme d’autres vont à l’établi pour jouir des mots, du bois, de l’odeur de l’encre.
On retrouve avec grâce et bonheur son émotion à ressentir les mots, les façonner, les buriner à l’encre et la plume, à les forger aux feux des volcans d’Auvergne et à l’eau de la Saintoire. On retrouve sa grâce et sa façon charnelle de partir à la découverte des mots qui bâtissent, procurent le plaisir, donnent corps à sa propre écriture.

Et puis son amour à Ramuz. Ramuz l’écrivain. Ramuz et sa faneuse. Ramuz et la précision du mot, de la ponctuation et syntaxe. « ça n’a l’air de rien mais c’est assez vertigineux ».Ramuz qui donne chair à l’objet, qui donne l’air aux mots, qui offre l’existence à la phrase. Ramuz qui offre à Marie Hélène Lafon la force de croire en l’écriture, la sienne, de conquérir la page blanche et d’y laisser des traces, des notes, des inscriptions incrustées dans le blanc de la feuille.

« Ils (Pourrat et Ramuz) m’apparaissent d’emblée comme des travailleurs de force du verbe, et des tenaces, rivés aux choses, qui ne lâchent pas, reviennent à la charge et doivent gagner leur vie sans perdre le fil d’une œuvre en train de se faire… »

Elle rend hommage à celui qui a « fouetté » son corps, lui a fait « cambrer », « tendre » et « s’ébrouer » l’envie, le besoin, l’énergie, la mise à nu de façon gracieuse et émouvante.

« Il ne donne ni dans le pathos ni dans l’hystérie ; il tient sa langue quand ça meurt, et ça meurt souvent, volontiers, dramatiquement, spectaculairement, mais il la tient aussi quand ça jubile et quand ça jouit, quand ça va jouir, éclater de bonheur tout neuf. »

Elle rend grâce à l’écriture de Ramuz qui a été le déclencheur à sa soif de découvrir celui qui façonne, rabote les mots comme on procède au nettoyage de son corps, de la terre, sa terre. Celle qui infuse dans l’âme et l’esprit de Marie Hélène Lafon et lui a procuré et donné l’envie d’écrire.

« … c’est comme un corps dont on sortirait, ça infuse en nous, par capillarité sourde et sûre, ça infuse en nous et dans la langue que nous écrivons, si nous écrivons. »

Le texte de Marie Hélène Lafon est un petit bonheur de préciosité à lire. Une ode à la lecture,  une poésie à partir à la découverte d’un auteur qui lui a donné l’envie d’écrire, de déposer ses mots.

 

«Ceux qui se mêlent d’écrire n’ont pas d’autre moyen pour dire et faire exister, pour incarner, pour donner chair. »

 

Les étés
Marie Hélène Lafon

La guêpine 
Collection la petite guêpine