13901462_1638915293089767_5299186240050313418_n« I say a little prayer » - Aretha Franklin

 « Debout près du lit ses contours se précisent dans la lumière de la fenêtre. Il me croît endormie. la veille j’avais demandé au caviste un vin blanc joyeux et nous l’avions bu avant de faire l’amour. Un pouilly-fuissé avec un léger goût d’amande. Un reste de fromage que l’on grignote avec du pain. Des miettes dans les draps, du rire sous cape, des bras poulpes, le corps de l’autre est un formidable terrain de jeux.
La nuit ses fesses chaudes dans le creux de mon ventre. S’endormir avec la conscience de sa présence même dans le plus profond du sommeil. On pourrait mourir maintenant. Puis au matin, il s’étire devant la fenêtre qu’il a entrouverte. Les bruits du boulevard périphérique. Nous avons passé plusieurs nuits ensemble mais je le vois pour la première fois dans toute sa nudité.
Il bande.
Sa queue dressée est un salut à la vie. Une manière d’être au monde que je lui envie ce matin-là »

 

Il y a les souvenirs ceux de l’enfance, les premiers regards sur le corps des grands frères, les copains de classe, les différences physiques. Les bisous en cachette. Le kiss du bout des lèvres. Les premières caresses désirées ou non, les effrois de la main qui se glisse sur le genou, sous la jupe, le soir dans les cauchemars d’un aigle noir. Les premiers émois, les baisers qui s’échangent, la langue qui entre en contact avec celle qui se présente, les mains qui tremblent, n’osent pas encore se trouver, enlacer, explorer. La virginité. Et toujours le regard des hommes sur le corps qui se modifie, devient piège, tentation, désir que le mâle ne peut cacher.
L’enfance s’éloigne, les amitiés naissent au détour de concerts, de rues désertes les soirs d’étés dans les banlieues grises de l’est de la France. La Lorraine. L’ennui, l’errance, l’amertume des délaissés. On vole au temps les désespoirs des discothèques où l’alcool aide à passer à l’acte et la drogue à se consumer. Un rêve de grandeur d’ailleurs, de frontières hors des hauts fourneaux qui s’éteignent, les uns après les autres, au pied des cités ouvrières.

Les possibles sont loin, les hommes aussi.

Les yeux se cherchent, la main passe à l’acte, les corps se trouvent, se lèchent, entrent en contact, se rejettent. Pulsion et répulsion.  Amants d’un soir, sur le siège arrière d’une voiture, le long d’un mur de pierre qui laissent des marques bleus sur les flancs déshabillés. Des draps qui se froissent, s’usent sous les corps rêches. Tenter l’inavouable,  trouver d’autres corps, bander, consommer. La recherche du sexe. Jouir. Aimant désaimanté. Amants désaimants.
Grandir et le ressentir physiquement, psychiquement. Le vouloir, en vouloir. Attendre. Offrir, partager, grandir,  désirer, aimer. Fou d’amour. Les hommes, l’homme. De son côté, à ses côtés, juste là dans le prolongement d’une nuit où les corps se sont dénudés, offerts, aimés. Etre femme, se sentir femme. Regarder à en trouver beau, ce corps qui est à ses côtés, le caresser des yeux, y prolonger la main et laisser faire le reste. Sentir la brise fraiche des baisers enivrés.  

Et puis l’homme, les hommes, des hommes. De leur côté… 

 

Une succession de récits où Fabienne Swiatly nous embarque dans la vie d’une femme au fil des regards des hommes. Une écriture sur un fil qui se déroule comme une passion amoureuse qui se cherche toute une vie.
Les hommes sont tour à tour des salauds, des tendres, des lumineux, des héros, des terreurs, des petits frappes qui traitent de salope une femme qui marche seule dans la rue. Ils sont séduisant, avenants, beaux, frères, amis, amants, désirables. Ils sont nos envies comme nos frayeurs. Ils sont nos amants, nos amoureux. Ils s’agitent, agitent, en quête, rempli de cette envie de laisser leur regard explorer le corps des femmes.  

Terriblement émouvant, fragile, sensible, poétique. Une parenthèse, des tranches de vie d’une beauté absolue. 

Des textes très courts qui s’ouvrent sur un titre de chanson, un extrait qui met en boucle la scène, les mots, un lien comme un souvenir qui relie la narratrice à cet ou ces hommes, un fil entre le moment vécu et la chanson qui se fredonne. Comme un voile qui se dévoile, un secret qui se délivre. Pudeur et impudeur. Fragilité et tendresse. Force et caresse. Tristesse et  gaieté. Sombre et Luminosité.  

Une écriture qui nous emmène à tourner les pages comme on se souvient de ces hommes qui ont jalonné notre chemin, du premier, le père, au dernier, celui qui sera là pour nous tenir la main. Fabienne Swiatly nous enchaine à son texte sans en déflorer la trame. On se laisse prendre au jeu, au désir de poursuivre cette aventure, ces portraits. C’est un délice et d’une délicatesse absolue qui m’a ramenée vers les récits d’Annie Ernaux, sur son regard sur les femmes, les hommes, le sexe, l’amour.  

Des portraits touchants d’histoires ratées mais vivantes comme seuls les souvenirs les rendent, comme les matins les plus délicieux ou les premiers baisers le sont. C’est beau et fragile, poétique comme une histoire d’amour.

  

Du côté des hommes
Fabienne Swiatly
La fosse aux ours

Arno - Les filles du bord de mer