Suzy n’en finissait plus de regarder ses deux petits s’ébrouer sous les jets d’eau, le sourire aux lèvres. Ils l’avaient échappé belle, tous. Un truc à vous faire remercier le Ciel d’avoir des enfants pénibles.
Les mois précédents, elle avait frémi de savoir Ivana, sa meilleure amie, à proximité de Paris. Quelle idée de persister à y habiter ! Le vent, le froid, la pollution, les gens gris et surmenés. La ville où tout est possible, lui répondait inlassablement son amie. La culture à portée de la main. Depuis les attentats qui avaient ravagé la capitale, Suzy n’avait eu de cesse de demander à son amie de revenir à Nice. A l’abri, voici ce qu’elle disait. 

Alors quelle stupeur, au réveil ! Le sommeil l’avait protégée. Elle, mais les siens, surtout. La terreur avait frappé dans sa ville, dans son sommeil. Dix-neuf tonnes de ferraille, dix-neuf tonnes lancées à toute allure. Un charnier à ciel ouvert.  

De peu, se disait-elle. La veille, ils devaient se rendre, comme chaque année, au bord de mer. Suzy n’aimait pas trop cela mais si elle pouvait résister aux attroupements et aux étoiles du bord de mer, celles dans les yeux de ses enfants étaient le carburant qui la faisait avancer.
Ils s’étaient habillés, avaient pris la précaution de brosser les dents des petits – ils seraient trop fatigués en rentrant. Samuel, le plus jeune, n’avait pas fait la sieste, cet après-midi-là et sa sœur prenait un plaisir fou à le bousculer. Pas trop fort, pour ne pas se faire gronder. Mais juste assez pour le faire exploser. Quand la querelle éclata, Mathieu, son mari, fatigué de sa semaine, décréta sans une seconde d’hésitation, qu’il n’y aurait pas feu d’artifice pour eux, ce soir-là. Les enfants pleurèrent, Suzy le gratifia d’un « à croire que tu prends un malin plaisir à nous pourrir la vie ». Elle était de mauvaise foi mais elle ne savait pas encore que cela leur avait probablement sauvé la vie.

Stupeur donc, au réveil. Les messages d’inquiétude s’amoncelaient sur l’écran de son téléphone, les appels en absence, les commentaires sur le net. « Où es-tu ? », « Dis-nous que vous êtes à l’abri ! ». Que pouvait-il bien s’être produit ? Chez Suzy, une règle était de mise : on coupait tout moyen de communication après 21 heures. Préserver son intimité, préserver son foyer. La Terre pouvait bien trembler, disait-elle souvent, ça attendrait le lendemain.

 Horreur.
Nissa la bella, défigurée.  

Suzy refuse la terreur. Elle a pris, ce matin, ses enfants par la main et s’est dirigée vers la Promenade du Paillon. Elle ne leur a encore rien dit.
Les protéger encore un peu de ce monde de dingues. De ceux qui détruisent au nom d’idéaux dont ils pensent être porteurs. Ceux dont le carnage est visible à l’œil nu, comme ce jour-là. Mais les autres, aussi… Tous ces autres…

Elle n’ira pas là-bas. Elle ne veut pas que ces images d’horreur impriment sa rétine. Elle n’a pas besoin de stèles, de monceaux de fleurs, ni de bougies. Ce n’est pas ignorer les victimes. Ni mettre un voile sur la réalité. C’est juste se soustraire à un monde qui diffuse dans l’urgence ; se soustraire à la surenchère, au voyeurisme qui la fait vomir.

Suzy refuse de céder à la panique, de faire des amalgames. Elle a appelé Ivana, pour la rassurer. Le danger est partout. Mais la vie l’est aussi.

Ce matin-là, au milieu de la ville endeuillée, le cœur lourd de ces âmes envolées, Suzy regarde ses petits chahuter sous les gouttes, espérant même les voir se chamailler un peu. 

 

Stéphanie Pelerin est auteure d’un premier roman « (presque) jeune (presque) jolie (de nouveau) célibataire » paru chez Mazarine.

Prof de français en banlieue, Stéphanie est plus connue sous le nom de Stéphie dans le milieu de la blogosphère. Mille et une frasque, tel et son nom, est son blog dédié à la littérature sous toutes ces formes qu’elle soit jeunesse, adulte, graphique ou même érotique. « Le premier mardi est permis » est son petit rendez vous coquin du mois mais pas que. Allez jeter un coup d'oeil !

Depuis peu Stéphanie est aussi collaboratrice chez une nouvelle maison d’édition, les Editions du 38.

Photograhie accompagnant et ayant inspirée cette nouvelle signée de Marion Pluss. (http://twentythreepeonies.com/)

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation).

 

Nissa la Bella
Stéphanie Pelerin

L’été sera chaud

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