J'ai vu.

                C'est le 13 juillet.

                On a mangé une glace sur le port. Le roulé va-et-vient des petits parapluies cocktails au bout des doigts de papier froissé. Le blanc sur noir du serveur taciturne. La famille étendue est là, côté père, bruyante, certains oncles et tantes exclusivement estivaux, et les cousins tous un peu écrasants par leurs âges plus avancés, assez pour me rendre impressionnable, farouche, attentive, mais me tendre aussi en avant. Un seul regard sur eux me pare d'un ou deux ans de plus. Convoitise tranquille. Je me tiens prête. Je prends mon élan.
                Les cuillères font tinter les coupes de verre à la recherche des dernières bouchées de couleurs fondues, les pastels attiédis, la nuit est tombée. Ce n'est pas le soir du feu d'artifice. Les voiles clappent, giflent. Mais quelque chose cependant nous attend. C'est la première année que moi aussi je guette. Je me suis faufilée.
                La nuit s'ébroue, elle se dilate sous les réverbères, entre les scintillements mouillés jaunes des cafés-glaciers et des reflets de plaisance. Les premiers rauquements nous parviennent, mutation sonore de l'air. Des cœurs énormes battent à la surface. Sape des souffles de nuit qui faseyent, se diffractent. Les adolescents piaffent. J'essaie d'être à la hauteur de leur impatience, sans oser la singer. Ils sont si pressants qu'un mouvement enfin s'amorce, une décision est prise, des autorisations accordées. On longera la plage jusqu'à cette espèce d'esplanade sur laquelle de jour débouchent toutes nos transhumances. Le nom tout tracé, parfaitement petit-princier. La Rose des sables. Où doit avoir lieu le bal.

                Je suis à la lisière d'un essaim qui se forme et qui se fragmente selon les pulsations de la musique forte à faire mal, les autres m'ont perdue. Mais ce n'est pas grave, car moi je sais que je suis là. Aucune aspiration à danser. À bouger d'aucune sorte. Je me condense, m'indure, ce sont mes espérances qui coagulent de ne pas connaître leur objet. J'attends. J'attends l'événement.
                Devant moi, un couple surgit. Est-il animé ou immobile, déjà fossile ? Il est grand, je le vois grand, démesuré, d'un âge si indéfinissable qu'il me semble d'une autre nature que ceux décomptés à l'aide des années humaines. Dans le souvenir en train de se pétrir une paire de géants. Deux. Tout près, tout près l'un de l'autre mais pas au point de se toucher. Si. Leurs mains saisissent leurs avant-bras, un index dans un pli de coude qui ose se poser, une poigne ardente. Sa main à lui, grandiloquente, au relief géologique, carpe, veines saillantes. Nuances de leur peau. Je les regarde s'arrimer. Je ne respire plus à leur accore. Leurs visages se rapprochent mais eux ne sont pas enlacés, il reste encore une petite distance à franchir, et c'est, je ne le sais pas, je ne le sais pas encore, je le sais à présent, je l'ai à mon tour plus qu'à mon tour connue et comblée : du désir, l'interstice.
                Ils s'embrassent là. Devant moi pour moi. Ce que je vois, je ne pouvais pas l'imaginer. Leurs bouches s'ouvrent mais restent disjointes car si leurs lèvres se sont approchées et touchées, c'était insuffisant et fugitif, et leurs bouches ne semblent s'être ouvertes que pour permettre le passage de leurs langues. Ce sont des langues sans doute, des langues de cour de récréation jadis, les moqueuses, et les langues dont on lèche les parfums de glaces en équilibre sur les cônes dans les fins d'après-midi d'indolence, mais, de mon point de vue subalterne, petite fille à l'affût maladroit des expériences, je ne les reconnais pas.
                Ce que je vois : des organes insoupçonnés dont la force liquide contredit la taille et l'aspect, cette luisance rose givrant en son centre, dure et mobile, vernie et grenue, glacis de fraise et granit mouillé, d'une incroyable puissance. Je vois des créatures mues par leur propre principe, qui se glissent de leur tentacule unique dans la vie de l'autre, mêlent à lui leur substance de nacre molle, leur matière miroitante d'intérieur de corps, de muqueuse ravie et blessée, qui s'enroulent mutuellement, se lovent pour pénétrer, pour accoupler leurs pointes et leurs bosses, comme si la possession d'un être et de tout son espace en dépendait. Je ne peux pas détacher mon regard, happé, collé par la même passion visqueuse aux cavernes de chair humide qui déferle, compose une réalité nouvelle.

                C'est une épiphanie. 

 

                Maintenant que je me souviens de cette vision de bestiaire aquatique, circonscrite à une zone minimale qui communiquait avec l'immensité bruyante de la nuit invertie tout autour et que je savais n'être qu'une porte dérisoire au regard de l'intériorité sentimentale tout autant que physiologique qu'elle ouvrait, maintenant que cette vision entraîne clairement avec elle l'idée d'une arche, refuge réservé de pieuvres surnaturelles, de poulpes obsédants dont les rubans s'enlacent, ou se détendent, en volutes agiles, moirage pourpre orangé grossièrement ponctué d'appendices circulaires comme si les créatures portaient leurs œufs, ornementaux, à l'extérieur, ou imitent, bras allongés et corps gonflé le flottement augural des aéronefs, maintenant que cette vision entraîne clairement avec elle l'idée d'un asile pour les ombrelles gélatineuses et luminescentes des méduses, d'un havre pour les vaisseaux sombres et tachetés des raies manta, des torpilles ocellées et des poissons-guitares, mais aussi, dans l'ordre de l'air, pour les chiroptera mauve dont les ailes miraculeuses ont inspiré les premiers vols des hommes, et, à leur suite, pour tous les dragons, tous les coléoptères à cuirasses, tous les cerfs-volants, tous les scarabées, tous les lucanes et carabes, ces insectes solides que le petit garçon préféré glissait justement dans mon cou en guise de baiser, et, dans l'ordre de la terre, toutes les grenouilles, tous les lézards, les iguanes, les varans et salamandres et autres sauriens, réels ou fantastiques, maintenant, je sais. Je sais par quelle révélation, de nature cinématographique, cette vision du baiser fut un jour réveillée.               

                Il est sans doute objectivement déplacé, à l'aune du romantisme bluet qui a la peau dure, de comparer ce premier baiser vu, un 13 juillet de basculement de l'enfance, n'importe quel baiser, au monstre du chef d’œuvre de Ridley Scott et des opus qui suivirent. Je présente mes excuses : la sidération ressentie cette nuit-là pour l'intromission de langues à la beauté violente, cet arrimage réciproque doublé de ma propre fascination, pour l'apparition abrupte du désir.

                C'est ce que je sens.
                Mais je peux aussi être raisonnable, avancer des arguments.  
                Surtout un.

 

                La singularité anatomique du xénomorphe, c'est sa tête, son crâne prolongé vers l'arrière en phallus cuirassé, d'un bronze anachronique et s'ouvrant sur une gueule gigogne, car sa première mâchoire n'est que la gaine protectrice d'une seconde bouche, muscle rétractile sur-puissant dont la texture se durcit pour saillir et perforer le corps de ses victimes, langue prédatrice en quelque sorte.
                Les films de la saga montrent la bête à plusieurs stades de son développement. La Reine pond des œufs qui éclosent sans se briser comme des fleurs organiques grossières à quatre pétales. Une larve en jaillit, elle ressemble à une araignée de chair, ses pattes ont l'aspect de doigts de Baba Yaga, phalanges tueuses, noueuses et épointées, elle est rapide, elle cherche aussitôt un hôte vivant, de préférence humain mais un animal peut faire l'affaire, un chien est ainsi fécondé et aussi une autre bête de l'espace, elle s'agrippe à son visage, et, tandis que de sa trompe elle alimente cet hôte en oxygène pour qu'il ne meure pas asphyxié, mais insuffisamment cependant pour qu'il reste conscient, tandis que sa queue étrangle en lasso vertébral la proie qui amorce une défense, elle colonise sa bouche, langue palais gorge pharynx œsophage, implante un embryon dans son estomac, avant de se déprendre et de mourir.               

                J'ai peur. J'ai peur d'écrire des choses fausses, de me laisser abuser par le moment qui écrit, qui décolorerait recolorerait tout, celui de la crise depuis laquelle je m'entrouvre, et le baiser se transmuerait en acte sidéral et noir, ce qu'il n'est pas pourtant, langueur rose chérie primitive, il ne le devient qu'à travers le bain alchimique dans lequel le plongent mon miel mélancolique et les souvenirs, heureux pourtant, non ceux de la bête balnéaire qui balance fade son mutisme chaulé, mais ceux des débuts déployants de notre histoire, car moi aussi, à son contact, je me métamorphosais en un bouton mature.

                J'ai à peine sursauté quand le premier chestburster a déchiré  la cage thoracique de John Hurt.
                Il devait rire de m'avoir aventurée dans ces contrées anesthésiantes de l'horreur. Son éclat de gorge m'avait surprise autant que l'accouchement devenu culte. Il pouvait s'expliquer par mon effroi presque crépusculaire à ses côtés, à moins que ce ne fût par la saveur goûtée du gentil piège, du plaisir de recueillir alors ma joue sur sa clavicule à lui intacte, et mes yeux bandés dans son cou, à moins qu'il s'agît du bruit de sa propre peur aussi, peur pas seulement du déchiquetage sanglant à l'écran mais de ce qui était en train de se produire et qui demandait tout l'émerveillement nécessaire, toute la frayeur nécessaire, la naissance de nous. 

                Le baiser, n'est-ce pas, je ne dis pas toujours, certaines personnes peuvent peut-être savoir embrasser pour rien, rouler une pelle mécanique pour même pas les sensations, quelque chose comme le nombre, le sport, le record, mais le baiser sinon, n'est-ce pas cette semence immatérielle enroulée sur la langue et qui vous coule au fond en même temps qu'elle vous ascensionne la tête et vous capture l'esprit dans le filet des sens, ce mélange qui prend, cristallise une réaction à picotements et paillettes qui, après, voudra sortir, être crié même si le précipité ne trouve pas de mots, et vous explosera pour finir la poitrine à infime retardement ? 

                Mais la meilleure raison de ma comparaison, celle qui me suffit, c'est seulement le nom.
                C'est personnel.
                Mais vous aussi peut-être.

                Le professeur de latin aux yeux timides réapparaît, s'effaçant avec persévérance devant notre patiente obéissance et un peu de pitié, à R. et à moi, et deux ou trois autres filles, dans ces heures rejetées des fins d'après-midi qui débordaient de soir quand c'était l'hiver et tiraient sur la laisse en toute autre saison. Ma sollicitude pour les étymologies. La couture que la langue fait de ses morceaux. Les transferts, trocs et rétrocessions. La dérive lente des significations et la création verbale.
              Alien, que tous ceux qui parlent une langue qu'ils n'écoutent pas croient avoir reçu en bonus du brillant blockbuster, et qu'ils mâchent émerveillés regard par-delà le ciel nocturne, l'anglais nous l'a emprunté jadis. Il nous l'a emprunté tel qu'il nous le restitue dans son  impérialisme, mais prononcé sans la nasalisation qui, si nous n'en avions pas perdu l'usage au XVIe siècle, à cette époque où étranger cesse d'être verbe pour se répandre en adjectif et nom, nous ferait dire alien comme hollywoodien.
                Ne pas connaître la date exacte de ce premier passage, du royaume de France à celui d'Angleterre, me laisse l'imaginer. Il filtre dans les cris et le sang vif argent des blessures de cottes de mailles, durant cette guerre au nom de conte, de cent ans, enchevêtrement de heaumes et de lances, de fleurs de lys et de lions, Plantagenêts, Valois, chevauchées, peste noire, à l'horizon brodé d'écume des fiefs de Guyenne, mon propre berceau. Ou plutôt avant, oh oui, un ou deux siècles avant, ma préférence, transmis par la bouche d'une femme. Elle est luxurieuse, accusée nymphomane. Elle charrie dans l'Orient de la deuxième croisade ses scandales et ses troubadours. Et ce mot qu'elle porte aussi dans son prénom passerait à la faveur des languides volutes par sa bouche de la bouche de Louis VII roi de France à la bouche d'Henri II futur roi d'Angleterre, avec une escale peut-être mais seulement peut-être dans la bouche de son oncle Raymond de Poitiers, prince d'Antioche, et cela ferait basculer le monde. Ce mot qui la nommait, pour la distinguer de sa mère, l'autre Aénor, Alien Aénor, Aliénor d'Aquitaine.

                Si le monstre peut être le baiser c'est parce qu'il s'appelle Alien.

  

Ce texte est la version de lecture brève d’un extrait d’un chantier en cours et en repos que j’appelle « Avec la langue ». Je l’ai lu au Work Progress du Pitch me le 8 juin 2015
 

Eloïse Lièvre c’est la veine sensible de l’art de l’écriture. C’est la délicate prose de ce que nous cachons, ce que nous sommes, c’est la poésie dans chaque instant de la vie. Une vraie décortiqueuse de la langue française, une aventurière de la poésie. Prouesse litteraire et recherche infinie.
Eloïse Lièvre c’est un
livre récit , "les gens heureux n'ont pas d'histoire", qui m’a bousculée, interrogée, embarquée, émue, mise en abime. C’est un coup de cœur, un coup au cœur, un boum-boum qu’elle m’a volée. Une sublime plume à suivre, à aimer.

 

Photo "Le baiser de l'Hôtel de Ville " Robert Doisneau

 

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d’auteur. Merci  de ne pas les reproduire sans autorisation)

   

Avec la langue
Eloïse Lièvre
L’été sera chaud

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