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Poussière d’oubli         

« Ce que j’ai vu, je l’ai écrit
comme la pluie sur les vitres
et les larmes des roses, et tout
ce que j’ai oublié demeure 

là, dans ce grand sac de voyelles
posé contre le pied de la table
où le temps passe entre ma vie
et moi sans  blesser personne. 

Quand plus rien ne chante au-dehors
je puise dans le sac et sème
sur la page un peu de poussière
d’oubli et le jour parait comme 

un musicien qui tend son chapeau. »

 

Guy Goffette. J’ai entendu pour la première fois ce nom dans une émission de France Inter, « la librairie francophone ». J’avoue. Et je me demande comment ai-je pu passer à côté d’un tel poète, comment ai-je pu laisser ces mots s’envoler vers d’autres airs, d’autres vents !? Comment ai –je pu passer au travers des mailles de ces émotions, de ces petits riens qui décrivent aussi bien la puissance de la vie, la douceur de la tendresse, la solitude de l’être dans les jours lumineux de l’existence !? 

Tout commence par une citation mise en exergue de Robert Walser « Nous devons quand à nous essayer de vivre un peu mieux, de nous calmer et d’aimer ce qui arrive et de nous contenter de nous aussi longtemps que ça va. ». Et là … comment vous dire que ces mots lus ont provoqué en moi un instant de silence, une émotion forte, la grâce du sublime, de la vie et de ces tous petits riens qui illumine le néant. Le monde pouvait tourner à l’envers, le temps se mettre à multiplier les secondes,  Robert Walser, Guy Goffette, Paul Verlaine, Max Jacob, Anna  Wasilewska m’attendaient dans ce recueil.  

Guy Goffette est ce poète qui sublime l’art du juste rien, de l’instant où le vent, la feuille, la goutte d’eau, l’ivrogne, la flamme d’une bougie, l’aube du jour, la douleur des bombes, l’herbe du jardin ou du prés se mêlent à jouer de concert et nous offrir un sac de vie, de moments aussi subtile que beau, simple. Ses poèmes peuvent être des chemins qui nous emmènent à vibrer, descendre l’échelle des rêves pour chercher dans l’herbe du jardin l’œuf rempli de promesse. C’est doux, sain et on ressent les émotions passées s’imprégner, se poser en nous.  
On traverse la nuit, la montagne et le ciel sont si bleus que l’on devient des anges tenus par un fil, planant au dessus des oliviers ou des bougainvilliers. La main du poète nous aide à franchir la nuit et nos corps en ressentent les vibrations semblables au courant marin, à la plage apaisante. La vague des vers souffle et nous empli d’un instant où on se sent comme un enfant, un nourrisson : naissant et le cœur battant. 
Et puis il y a ces vers destinés à Max Jacob. Emotion palpable. Silence de générosité, bonté de l’homme reconnaissant à cet autre homme, ce poète vagabond, humble qui nous reçoit comme un prince mais qui demeure ce pauvre sous l’escalier.

« les poèmes qu’il écrit sont si drôles qu’on le prend pour un bouffon,
mais la déchirure de sa vie est cachée sous un double fond.
Ceux qui savent lire l’entendent comme un coup de fusil.
il faut mourir à soi pour entrer vivant dans la poésie. »

Enfin on retrouve aussi ce passage, ces vers destinés à Anna Wasilewska et là c’est le silence qui s’installe. Le bruit des bombes, les cris des insoumis, les sourires rieurs et espiègles des enfants face à ceux qui étaient les ennemis et les vestiges cachés par les nuages telle une chape de ciment, de plomb qui s’abat sur le corridor, le « vestibule » de Dantzig. Emotion totale nous submergeant.

C’est infime comme le sont les petits riens. C’est infime comme le souffle puissant du mot qui se penche sur le berceau de la vie. C’est infime et à la fois éternel, beau, simple, tout simplement. 

Guy Goffette distille la vie, enchante les instants, sublime les riens, invente et retrousse les jupons, marque la terre, sème nos ivresses, enivre nos corps de vie et d’air comme l’eau éclabousse de mousse et de fines particules, nos esprits pour mieux les laver, les récurer, laisser place à la sève, l’encre, les fils et les chemins qui sont nos larmes de joie, de tendresse.
Il n’y a chez lui aucune prouesse de la poésie pour de la poésie. Aucune recherche du vers ou de la rime pour la rime. Au contraire, il tisse les mots, la page et l’enveloppe, un courant d’air chaud, doux, vivant et mélodieux. Il n’y a nul décorum ou artifice. Nul besoin.

On se sent à notre tour porté par les moments où nous retrouvons les plaisirs, les ravissements des petits riens qui font les jours absolus. C’est juste beau, juste sain, juste rien. Et pour cela c’est beaucoup. 

« Ce que je voulais toujours avec toi, c’est partir et que la terre recommence
sous un autre jour, avec une herbe encore nubile, un soleil qui n’appuie pas trop
sur le cœur et puis du bleu tout autour comme un chagrin qui se serait lavé
les yeux dans un reste d’enfance, et que le temps s’arrête comme quand tout
allait de soi, tout, quand partir n’était pas encore qu’une autre façon de rester
comme l’eau dans la rivière, les mots dans le poème et moi, toujours en partance
entre l’encre et les étoiles, à rebrousser sans fin le chemin de tes larmes. 

 

Petits riens pour jour jours absolus
Guy Goffette

Gallimard

Michel Simon et Serge Gainsbourg chantent l'herbe tendre