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« A qui sert-il d’avoir si être nous manque. » 

Il est des romans comme il est des instants fugaces où le temps s’arrête, où les minutes s’écoulent au rythme des heures qui sont jours puis années, où les secondes s’éternisent dans la contemplation d’une feuille tombant et se déposant délicatement sur le sol, en attendant d’être soulevé par le tourbillon du vent.
Assis en position lotus face à ce spectacle, la respiration obéit à la méditation des mots, des bruits de la vie, des saisons qui passent et ne reviennent pas.
Dans l’espace infini de notre passage, notre existence. Se laisser bercer, comprendre que les mécanismes de notre vie ne sont jamais si simples que lorsque l’on se permet de la simplifier. Accepter d’ouvrir nos cœurs, nos portes et se laisser envahir par l’autre. Progresser dans l’ombre de la beauté. Voir sa lumière.

 

Kurogiku est un vieux sage qui a fait de sa vie, des cocottes en papier, des grues aux ailes déployées, des feuilles de murier, l’art secret du washi, ce papier artisanal japonais symbolisant la paix et l’harmonie,  servant à la confection des origamis. Assis au bord de la piscine d’une veille demeure en ruine quelque part en Toscane, il a élu domicile dans ces paysages italiens le jour où il est tombé amoureux d’une panthère noire. Une femme qu’il n’a jamais revu, qui le hante, comme un fantôme hante sa vie. Elle lui a fait quitté son Japon natal il y a cela quelques décennies. Les seuls souvenirs qu’il a apporté avec lui sont une grue en papier, un kimono noir et trois jeunes pousses de kozô ou murier à papier, devenus majestueux depuis. Le reste est son savoir du washi.
Mais le temps ne se mesure pas. Il s’écoule sous le rythme des saisons et des années.
Chaque jour, il s’installe en position zazen. Devant lui, sur la table basse en bois, une feuille de papier carrée un peu chiffonnée. Le soleil toscan brûle la peau. Assis à l’ombre sous un préau Kurogiku ne le voit pas. Il regarde cette feuille de papier, posée sur la table basse en bois. Cette feuille carrée, chiffonnée.  

« Mais toute beauté à sa part d’ombre… » 

Le jour où débarque le jeune Casparo, jeune apprenti horloger qui rêve de concevoir une montre à complications, la vie d’ermite de Maitre Kurogiku (surnommé Monsieur Origami par les gens du village) va se trouver modifier, déplier, défroisser. Telle une grue prenant son envol, Kirogiku va se trouver confronter au temps et transformer ses papiers pliés en symbole de vie. Une cohabitation qui prendra appui sur la philosophie et la compréhension de l’un et de l’autre, de la puissance du microscopique et de la vie qui s’écoule au rythme du temps présent.

 

Quand la pureté, la douceur, le silence incite la beauté à s’installer à votre table, à faire choir le bruit, à prendre conscience du temps qui nous entoure, nous bâtit. Quand le simple geste de plier et déplier un carré de papier nous aide à rompre le mécanisme et à nous mettre face au détail succinct, simplifié du schéma de nos vies. 

Jean Marc Ceci a écrit un conte initiatique à valeur philosophique sur la notion du temps, sur les silences qui sont d’or, les rencontres qui nous érigent et nous font renaitre sous la chaleur d’une Italie immuable. C’est d’une beauté à entendre chanter les cigales, à retenir d’une main le souffle du vent qui s’engouffre dans la pinède.
Comme des Haïkus, les mots employés sont d’une simplicité, finesse extrême, allant dans la pureté et la nature du mot. Nulle fioriture. Nulle emphase. Délicatesse et  intensité de l’art de savoir déplier les mots, l’écriture pour n’en laisser que le minimum vital. Des phrases courtes incitant l’essentiel, la mise en place de l’air, des silences, des temps de repos et de l’écriture nécessaire. Le dépouillement à l’extrême.
On pourrait y croiser la plume de Maxence Fermine, d’Alessandro Baricco, mais il y a encore autre chose chez Jean Marc Ceci. Il y a la valeur du conte, la délicatesse de l’écriture, ce silence qui prend la mesure des saisons et des minutes qui ne sont que nos repères compliqués de vie et l’art de l’origami, ce lent et méditant instant où la feuille de papier devient composition volant au vent.

A  lire chez Mots pour mots, Les livres de Joelle, les carnets d’Eimelle, Babelio (partenaire de l’opération 68 premières fois, édition 2016)

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’Insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2016.

 

Monsieur Origami
Jean Marc Ceci

Gallimard

68 premières fois

 

68 PREMIERES FOIS EDITION 2016