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«  A quoi bon s’inventer des dieux de pacotille quand on en a sous la main et que l’on parvient, à coups brefs et précis, à leur donner la forme que l’on veut. Pas besoin de légende, ils se créaient la leur, façonnant dans l’acier les mots pour la chanter. » 

Quel drôle de livre que voilà. Je ne saurais exprimer ce que j’ai éprouvé à sa lecture. Une force, une poésie certes mais bien plus encore et cela malgré un début un peu laborieux, en attente. Telle Hestia (Vesta chez les romains), j’ai exploré les feux, mis mon armure pour combattre la mélancolie, tenter de trouver la parade guerrière pour ne pas sombrer dans la folie. J’ai combattu les morts avec une tendresse infinie, joué avec les flammes rebelles des sirènes qui m’incitaient à d’autres rives. Une odyssée franche-comtoise, une mise en couleurs de la vie avec ses morts et ceux qui restent dans la douleur et le souvenir.
Une drôle de lecture oui. Mi-figue mi-raisin, sans aucune tristesse mais au contraire avec beaucoup d’empathie, de tendresse et douceur, voire d'humour, pour ces personnages. Un père absent-perdu dans sa forge puis sur les routes, une mère qui recrée la présence de son fils mort dans les actes quotidien de la vie, un frère qu’il ne reverra jamais mais qui sera toujours présent à ses côtés, une sœur si loin et si proche à la fois, un premier « amour » marqué au «fer rouge ».

Tel le feu qui nous pousse à nous rapprocher du foyer, à faire face aux brûlures, à cautériser les amputations, les absents, les chairs mortes, « fils du feu » de Guy Boley est un roman où il faut prendre le temps de détailler chaque touche de couleurs déposée, chaque braise et foyer allumés.
 

Dans une écriture digne d’un siècle oublié, Guy Boley nous ramène vers des paysages de brume, de matins où quelques rayons transpercent le ciel d’un paysage à la limite du Jura et des Vosges. Seules les étendues, la force des sillons creusés dans la terre nous rappellent que les hommes ont tracé leur vie à la force des bras, des croyances. L’âge du fer et du feu. L’âge où pour subvenir au quotidien familial, il ne fallait pas grand-chose : le courage, la volonté, l’amour, la vie et la force de cogner avec les outils, sur l’enclume pour faire plier le fer rouge, faire de cette barre de mine, une chose utile ou une œuvre d’art qui marquerait les siècles à venir.
Forgeron tout un métier. Un amour pour le feu, pour les flammes, les braises qui volent dans la forge, rendent les muscles luisant par la sueur et la chaleur, font des hommes, des hercules, des titans, des « Ulysse-dragons flamboyants » 

« L’odeur de la limaille, du fer chauffé à rouge, du fer chauffé à blanc, l’odeur des corps en sueur qui parfois s’effaçaient derrière la fumée blanche, l’odeur des grains d’acier en gerbes braisillantes, l’odeur même des marteaux, masses, pinces, massettes, et l’odeur de l’enclume qui les recueillait tous. » 

A cinq ans déjà, l’enfant qui vit au pied de la forge est admiratif de ces hommes, de son père, de celui qui est avec lui dans l’atelier à taper sur l’enclume, à faire de cet enfer titanesque un lieu de paradis. Dante, le diable sont ses icônes et l’Hadès est ce filet d’eau qui sépare la maison de la forge.
Il y a la solitude du brasier qui devient le lieu de résurrection. Ici on tape, on frappe, on casse le fer au milieu des flammes, de la braise. Les corps ruissellent et mille feux éclairent ces paysages blanchis par la neige.
Autour de l’enfant, une galerie de femmes : la mère, lavandière comme on disait encore, une grand-mère, chasseuse de grenouilles, Marguerite-des-oiseaux inconsolable dans son chagrin, la Fernande et son tablier rapiécé.
Une vie de village des années 50, pas encore entré dans cette folie des trente glorieuses, pas encore atteinte par ce besoin de consommation et de possession à outrance. Un village de province perdu entre monts et montagnes, entre vallées et plaines.
Et puis il y a l’école, les toilettes au fond de la cour, short de bambin baissé sur les chevilles et odeurs pestilentielles comme compagne, le catéchisme et ses leçons de vie retransmises sur un grand drap blanc déployé au fond de la salle. Le curé du village moitié-saint, moitié-démon.

Cette histoire pourrait se dérouler là, dans la nostalgie d’un temps passé. Sauf que du jour au lendemain, le petit frère meurt. Maladie, pneumonie, méningite, drame familial ? On ne sait pas. Il part rejoindre l’au delà. Ce qui était un paradis devient non pas l’enfer mais cet entre deux, une salle d’attente aux croyances. Et c’est là que le roman devient vivant, beau, scintillant et coloré. C’est là que la vie apparait dans ces mille facettes de braises.

 

Tel un tableau, Guy Boley écrit la vie comme on cherche à mettre la lumière dans les ombres d’une forge. Il pose sa poésie, ses pointes de rouge braise, il scintille les mots pour les  rendre lumineux, forts, d’une beauté céleste, mythologique. Il nous berce avec amour, tendresse, humour cette histoire qui aurait pu être d’une tristesse et nostalgie incroyable. Il nous la conte, en fait une légende rurale, celle que l’on a envie de réécouter le soir lorsque la cheminée brûle et que la buche flambe. On y croise le feu, l’odeur de la rivière, les pinces à linge et les draps encore lourds qui sèchent sur le fil, l’assiette de purée-maison qui nous attend encore chaude, les histoires racontées le soir avant de se coucher sur les lits gigognes.
Il se saisit de l’écriture comme il peint un tableau. Par touche. Dans les silences de la forge et la beauté fulgurante du feu. Dans l’indicible amour pour un frère disparu trop tôt et qui grandira malgré tout et toute sa vie, auprès de lui. C’est là oui que nait la beauté de ce livre. Dans les silences, la lumière, le rayonnement et la force poétique de l’écriture de Guy Boley.

 

A retrouver chez Eimelle, Les livres de Joëlle, Les jardins d’Hélène, Les lectures du mouton, Albertine Proust, Collection de livres et Babelio partenaire de l’opération 68 premières fois 

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’Insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2016.

                                                                                                                                                                     

Fils du feu
Guy Boley
Grasset
68 premières fois

 

68 PREMIERES FOIS EDITION 2016