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« Pourquoi écrire ? Pour éveiller, pour découvrir ma voix. Entreprise d’extraction, d’excavation, de forage, par tous les temps, par tous les vents, jusqu’à atteindre et libérer le gisement enclos dans les gangues du souvenir, de la pensée, de la sensation, le remonter à la surface et lui donner forme. Jusqu’à reproduire la note entendue en songe. Trouver l’accord entre mon écriture et moi, entre ma voix et moi. Me voilà sage-femme et parturiente de ma propre voix. Partition, parturition. La page blanche, la page vierge, comme l’air qui accueille le chant à venir. Air, aire d’accueil. Essais, tentatives, brouillons, ratures. Arpèges, vocalises. Un jour, la note juste. » 

Chut, silence, dans le creux de mes mains se pose ce recueil, essais, récit, une perception personnelle de ce qu’est la voix humaine. Accorder à sa lecture aux notes de Brahms, aux polyphonies des voix qui se mélangent, revisiter notre audition, notre oralité, aller chercher au fond de nous ce que déclenche la voix entendue, lue.  

Pas d’accord, de narration, d’un roman mais des pensées comme on pense lorsque surgissent au fond de nous un mot engendré par un son, une résonnance, une émotion. Devenir acteur de ce que cette voix-son trouble en nous. Semer des cailloux qui nous amène à retrouver le chemin conduisant vers la paix, la discorde, la déraison de cette voix entendue, provoquée. Une voix comme une réminiscence à ce que l’on a été, vécu, connu, aimé ou détesté. Une voix comme une ombre ou une lumière, un cri, une douleur, un murmure, un rire, une interrogation, un jeu, une facétie, une intonation. Mille voix comme mille voies qui s’ouvrent devant nous. 
C’est à cette évocation à laquelle nous convie Gaëlle Josse et son dernier ouvrage « De vives voix » : nous poser un instant face à l’immensité de ce que la voix recèle, est, accorde. Ni philosophie, ni manuel de psychologie, ni essais ou récit, juste des pensées, des mots déposés sur ce que la voix évoque, projette. 

Mais qu’est qu’une voix ? Un ensemble de variations émis par des nodules, des cordes vocales qui vibrent suivant notre état, provoquent moult possibilités allant du cri animal à la construction de phrases sirupeuses et savantes, mêlant la pensée innée à celle que l’on dit acquise et déroulant ses modulations, ses caractéristiques, ses secrets, surprises, joies, soupirs, extases, se densifiant, s’étourdissant, s’étouffant avec l’âge, le groupe, le sexe, l’unité, la cohésion, l’univers ou le rejet.

 

Mille voix « de vives voix » qui nous submergent, nous rappellent de ce qu’est une voix, nous font prêter attention à celle que l’on entend, capte, déguise, croise.
Une voix comme un rappel à notre existence, aux bruits qui nous entourent, à ce que l’on aime ou fuit. Une voix comme une lecture sonore de ce que l’on découvre sous nos yeux nous faisant aimer les mots lus, entendus. Redécouvrir les voix enfantines, celles perdues, souvenirs de nos défunts, les voix « masques » pour mieux rester en retrait ou paraître, les voix calculatrices, ténors, sonores, riantes, lugubres, les voix incompréhensibles car étrangères mais qui nous provoquent des frissons de beauté.
Mille voix « de vives voix » comme mille façons de les entendre, les comprendre, les écrire, se rappeler, donner une identité, faire rejaillir les visages associés.  

« De vives voix »comme devenir aphone devant tant de beauté, ne plus savoir quoi en dire ou si une chose : Gaëlle Josse a bien fait d’écrire ces mots, ces paragraphes, ses pensées. Elle nous  amène à revisiter ce qu’on oublie d’écouter : la mélodie, la puissance et la beauté de la voix, des silences lorsque l’émotion arrive et digère sa beauté.  

Et rester sur ce souffle, être aphone, écouter sa voix intérieure, son premier cri, cet instant de passage qui nous pousse à mieux comprendre ses voix qui cheminent en nous, nous guident et nous amène à poser notre voix, écrire. « Enfin ».

« De vives voix » comme une géographie imaginaire qui étend son réseau et nous fait prendre conscience de ce qu’est la notre.

 

« Que cherchons-nous dans la voix de l’Autre, sinon un ressouvenir de la voix première, une réminiscence de la voix unique, irremplaçable, celle qui nous a accueillis, mis au monde, projetés dans le monde ? L’autre bout du cordon. Le lien à jamais rompu. La sphère intacte, parfaite, un instant retrouvée, recréée. Nous avançons à sa recherche, dans l’attente de cette récognition. Dans sa palpitation, dans sa vibration, dans sa capacité à nous recevoir, à nous accepter dan notre vérité, dans nos imperfections, c’est cette voix que nous reconnaissons, c’est dans cette voix-là que nous renaissons. »

 

De vives voix
Gaëlle Josse

Le temps qu’il fait