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« Marguerite a 27 ans. Elle aime les animaux, les journées ensoleillées, le chocolat, la cuisine végétarienne, son petit chien et le ronronnement de ses chats.
Tous les matins, elle part travailler. Elle n’aime pas trop son travail, mais il faut bien bosser, et elle n’est pas là seule, après tout. »

 

Bon pour tout vous dire, la lecture de « La différence invisible » de Mademoiselle Caroline et Julie Dachez s’engageait plutôt mal. Marguerite, j’avais vraiment très envie d’aller à sa rencontre mais le ton employé n’inaugurait rien de bon. Trop condescend, trop basique. Trop loin pour me toucher. Et pourtant…
Je me suis laissée guider par mes instincts de psychopathe littéraire. J’ai tourné les pages, lu les bulles, me suis introduite dans le domicile et les pensées de Marguerite et là… il y eu le déclic, d’abord comme un amusement puis de plus en plus comme une compréhension de ce que Marguerite vit, son quotidien, sa différence invisible qui lui procure une sensibilité particulière, une émotion ultra émotive, une empathie avec la vie comme d’autres l’ont avec leur famille.

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Car Marguerite est atteinte du syndrome d’Asperger. D’ailleurs pourquoi atteinte ? Est-ce une maladie honteuse, un virus porteur d’une quelconque malformation, une vilaine cicatrice qui l’empêche d’avoir des relations humaines normales et proportionnelles à ceux que tout à chacun ressent, doit ressentir ? Est-ce qu’être Asperger signifie s’interdire de vivre, se cacher, camoufler son handicap, sa sensibilité et son besoin de retrait, de silence, de tranquillité et repères ? 

Parce que Marguerite est Asperger. C’est une forme d’autisme. C’est comme cela. Des sites Internet, des forums, des associations, des livres, recueils, récit, romans pourraient vous en parler, vous dire ce qu’est ce syndrome d’Asperger et vous rappeler qu’au niveau français, nous ne sommes pas bien développés en matière de prise en charge, aide, informations. Je dirai même que nous sommes franchement l’exemple à ne  pas suivre (le France a été condamnée par 3 fois par le Conseil de l’Europe à l’égard des enfants autistes sur des points essentiels tels que l’éducation, la scolarisation et la formation professionnelle).
Marguerite, elle, a cette différence invisible qui lui vaut sa belle différence, qui fait d’elle une « handicapée » d’un monde formaté, d’un monde où tout à chacun doit se mêler à la foule, être sociable, avoir de la conversation et le crier haut et fort, se déplacer en bande, en bruit, savoir faire preuve d’humour et d’humeur, être en avance sur son temps, avoir un agenda rempli et non pas cette « no life » comme on le dit aujourd’hui.  

Marguerite est oui différente. Une forme d’handicap qui la fait mettre en retrait, se rendre invisible, rechercher le silence, les repères, l’éloignement des autres et du stress que peuvent provoquer les rapprochements. Marguerite voudrait juste ne pas avoir à se justifier, dire que tout ceci, le bruit, la promiscuité, toute forme de pollution sonore ou visuelle est une fatigue pour elle. Elle voudrait pouvoir ne pas avoir à se rendre à ces soirées, ces relations sociales obligatoires, qu’organise son copain, ses voisins ou encore ses collègues. Elle aimerait pouvoir flâner dans les librairies sans passer pour une intello tout simplement parce qu’elle aime lire et qu’elle a découvert le pourquoi de son besoin d’isolement.
Elle aimerait tout simplement être elle, elle et son handicap invisible mais qui lui procure une ultra sensibilité, une façon d’avancer dans la vie qui lui est propre et qui lui donne son identité.  

 

Si le début m’a dérouté par le ton employé, cette forme de condescendance, les manies et tocs-tics de Marguerite, j’ai déroulé son univers et ai plongé dans son handicap, dans sa façon qu’elle a de se protéger, de tenter de garder son cap, sa justesse, son manteau et pull pour mieux se camoufler, se noyer et devenir invisible aux yeux des autres.
Grâce à son identité invisible, qu’elle apprend au fur et à mesure de son histoire, Marguerite devient attachante. On se lie à elle, plonge dans son appartement douillet où le canapé nous raconte une histoire, son lit et sa façon de dormir devient un cocon, sa petite révolte devient une façon de s’affirmer, d’affirmer aux yeux des autres qu’elle est oui différente, que cette différence peut devenir force, qu’elle est handicapante certes mais que lorsqu’on décide de l’accepter, de la révéler (même si pour le milieu professionnel cela devient un vrai parcours du combattant), elle prend tout sa perspective, devient une identité, celle de Marguerite.

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Sous la pâte de
Mademoiselle Caroline, Marguerite s’adapte, adapte son handicap et développe des stratégies de confort. Mademoiselle Caroline canalise l’empathie, la tendresse sous cette forme d’humour qui lui est propre, cette bonhomie qui nous attache à Marguerite et les déviants, les trop sensibles, les trop comme ci ou comme ça, ceux qui sont un diktat à la normalité.  

Grâce à son binôme, avec Julie Dachez, on aime ce personnage, ces personnages, ces Asperger ultra sensibles, ultra attachants. On aime leur façon de ne pas rentrer dans le moule, de relever le défi d’être différent, d’être eux, de ne pas suivre les schémas établis mais d’être tolérant, dans le vivre ensemble et cela quelque soit l’handicap, son handicap.

Beau message, belle bande dessinée qui nous donne envie de replonger dans « J’ai tué papa » de Mélanie Richoz et de « Je suis à l’Est » de  Josef Schovanec.

  

La différence invisible
Mademoiselle Caroline, Julie Dachez

Delcourt/Mirage

 

 

"Est-ce-qu'on ne serait pas tous un peu autistes?"